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Parents enfants et enfants parents

Derrière ces enfants de la DPJ, dont on parle beaucoup, il y a des parents,... (PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE)

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PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Katia Gagnon
La Presse

Derrière ces enfants de la DPJ, dont on parle beaucoup, il y a des parents, dont on ne parle jamais. Ils sont vus comme des parias, des parents indignes. Mais qui sont-ils vraiment? La Presse a suivi six d'entre eux pendant les dix semaines d'un atelier de compétences parentales. Aujourd'hui, le second épisode de notre série.

MARIE-CLAUDE ET SAMUEL

»Attends, maman fume»

Quand son fils de 4 ans arrive en fourgonnette du centre d'hébergement où il demeure, Marie-Claude est en train de fumer dehors.

Elle salue son fils. Le petit la prend par la main. Il veut entrer. Il sait qu'il y a des jouets et des amis à l'intérieur.

Mais Marie-Claude n'a pas fini sa cigarette. La rouquine au visage couvert de taches de rousseur tire une bouffée. Dans l'autre main, elle tient un demi-litre de Coca-Cola. «Attends, maman fume.»

Samuel veut entrer. Marie-Claude le retient. Le manège dure cinq bonnes minutes. La cigarette finit par se consumer.

Ils entrent, enlèvent leur manteau et pénètrent dans la salle de jeux. Samuel trouve tout de suite un camion qui lui plaît. Marie-Claude s'installe à la grande table et sort une feuille de son sac, des crayons. Elle colorie minutieusement un papillon.

Samuel arrive.

- Je peux dessiner?

- Non! répond tout de suite Marie-Claude, en protégeant son dessin des ardeurs de son fils.

Le petit retourne jouer avec un camion. Sa frange rousse lui frôle les yeux. Marie-Claude continue son dessin. Ils sont à deux mètres tout au plus, mais ils ne peuvent pas être plus loin l'un de l'autre.

Samuel est placé depuis plus de deux ans. Sur papier, il est un cas très difficile. «C'est toujours pire sur papier, souligne Stéphane Lévesque. Toute leur histoire est résumée en quatre lignes.»

Marie-Claude voit son fils, en visite supervisée, une fois toutes les deux semaines. Et il y a aussi cet atelier, tous les vendredis matin, où l'activité bricolage n'est décidément pas la préférée de maman.

Il faut dire que, cette semaine, le bricolage proposé par Nathalie Sylvestre est à haut risque. Il s'agit de fabriquer un papillon en traçant le contour de la main des enfants pour faire les ailes. Il faut immobiliser la petite main sur du papier. Tracer les contours. Découper les «ailes». Puis les coller sur une autre feuille.

Après quelques minutes, Marie-Claude est au bord de l'explosion.

«Lâche ça!», crie-t-elle à Samuel.

«Attention!»

«Pas comme ça!»

«Tu l'as collé croche!»

Rien de ce que fait Samuel ne trouve grâce à ses yeux. Le pot de colle liquide qui se trouve sur la table semble être un irritant majeur pour elle.

En désespoir de cause, le petit finit par utiliser ses doigts pour se fouiller dans le nez.

«Fais pas ça! C'est sale! C'est impoli!»

Nathalie s'assoit à leur table. «Ça te fatigue, qu'il utilise la colle?»

«Regarde, je l'ai laissé faire, et il y en a partout», répond Marie-Claude en désignant deux taches collantes somme toute mineures sur la table.

«Oui, mais est-ce que c'est grave?», demande doucement Nathalie.

Marie-Claude ne répond pas. Elle découpe rageusement les mains en papier de son fils, destinées à former les ailes du papillon. Difficile de discerner en ce moment qui, de la mère ou du fils, a 4 ans.

Nathalie tend le pot de colle à Samuel. «OK, Samuel, mets ta colle là. Lève ton pot. C'est bon, il y en a assez. Maintenant, étends-la avec ton doigt. OK, tu peux coller.»

Samuel a terminé son papillon. Il est assis tout près de sa mère, mais les deux se trouvent toujours dans des univers différents.

Quand vient l'heure de partir, il quitte sa mère avec un simple bonjour. «Bye!», dit-il en passant la porte.

Marie-Claude le regarde partir. Elle se rallume une cigarette.

ANIK ET RAPHAËL

»Raphaël fait le bébé»

Anik et Raphaël sont assis dans l'antique berceuse de la salle de jeux. Les autres enfants jouent. Les parents ne sont pas tous arrivés. Anik et Raphaël se bercent en attendant.

Raphaël se colle sur sa mère comme s'il était un tout petit bébé. Quand l'atelier commence, il rechigne et pleurniche. Il tend constamment les mains vers sa mère pour qu'elle le prenne. Il parle peu et, quand il le fait, c'est souvent inintelligible. Ses dessins sont des gribouillages.

Pourtant, Raphaël a 4 ans. À la garderie, c'est un petit garçon éveillé, volontaire, qui s'exprime bien et organise les jeux des autres enfants. Il fait de très beaux dessins.

Nathalie et Stéphane, les deux animateurs de l'atelier, ont connu Raphaël l'an dernier. Il est venu suivre l'atelier avec son père. Ils ont connu cet autre petit garçon. Mais avec maman, Anik le dit elle-même, «Raphaël fait le bébé».

Quand Raphaël est parti vivre chez sa tante, il n'avait que quelques mois. Ses parents, tous deux mineurs, étaient pris dans un faisceau de problèmes. Ils vivaient ensemble en appartement. Le père vendait de la drogue. Coke, speed, pot, kétamine. Évidemment, ils en prenaient eux aussi.

«Quand j'ai su que j'étais enceinte, j'avais six mois de faits. Je n'avais même pas de bedaine», raconte Anik. Après son accouchement, elle pesait à peine 80 livres.

La naissance du bébé a fait monter la pression dans le jeune couple. Son chum a commencé à la battre. Contusions, oeil tuméfié. Quatre, cinq fois par semaine. C'est à ce moment que Raphaël a été placé.

Le départ de Raphaël a plongé Anik encore plus profondément dans la drogue. Elle a commencé à «faire l'escorte». Des milliers de dollars vite gagnés, vite dépensés en drogue. Tout cela s'est terminé par un séjour de plusieurs mois à l'hôpital psychiatrique. «J'entendais la télé qui me parlait.»

La récupération a été longue.

Bref, Anik a eu un bébé qu'elle n'a pas connu. Une fois qu'elle a été rétablie, il était devenu un petit garçon. Elle aimerait probablement reprendre ces moments perdus avec son enfant. Alors, elle catine. Et Raphaël accède au désir de sa mère: il fait le bébé.

Il se pend à ses jambes pour marcher. Il rechigne devant son yogourt jusqu'à ce qu'elle le lui fasse manger à la cuillère. Il fait régulièrement des crises de larmes.

À la fin de ce deuxième atelier, les animateurs ont compris. Nathalie Sylvestre décrète: «La semaine prochaine, on enlève la chaise berçante.»

SIMON ET EMMA

»On l'a traitée en adulte»

Emma a l'air beaucoup plus vieille que ses 5 ans. La fillette aux deux lulus blondes est sociable, ouverte, responsable, soucieuse de bien faire. Elle adore manifestement son père, qui saisit toutes les occasions de la faire rire aux éclats.

En table ronde, Simon, grand costaud aux cheveux châtains, vante l'autonomie de sa fille. «On a toujours traité nos enfants en adultes. Emma était pratiquement capable de faire le lavage», raconte-t-il aux autres parents en plastronnant un peu.

Les autres le regardent avec des yeux ronds.

Emma est très autonome, c'est un fait. Lorsqu'elle vivait avec eux, ses parents avaient des problèmes de toxicomanie très importants. Dans la vie de tous les jours, elle devenait souvent une petite maman pour sa soeur plus jeune. Elle donnait des biberons, changeait des couches. Effectivement, elle a peut-être déjà essayé de faire une brassée de lavage.

Mais sous ses dehors assurés, Emma est une enfant anxieuse. Elle a constamment besoin d'être rassurée. «Elle a donc peur qu'on l'oublie, cette petite fille-là», dit Nathalie Sylvestre, animatrice de l'atelier.

Contrairement à tous les parents du groupe, Simon a eu la chance de grandir dans une famille à peu près normale. Classe moyenne supérieure. Ses parents étaient peu présents, raconte-t-il. Au secondaire, il a été victime d'intimidation. Selon Simon, cet épisode a été la cause de bien des problèmes.

Le résultat net, c'est que, pendant les années qui ont suivi, la vie de Simon s'est résumée à un but: tripper. À 25 ans, il a rencontré une fille. Et ils ont continué à tripperensemble.

«On n'avait pas de but. On travaillait. Et le soir, on trippait. Quand t'es jeune et que tu fais de l'argent, tu peux te payer ce que ça prend pour être debout. Et c'est pas du café.»

Sur un coup de tête, ils partent vivre dans une autre province. Leur vie est chaotique: ils dorment dans leur voiture pendant des semaines. Sa blonde manque de contraceptifs et tombe enceinte. Le trip prend fin. Ils rentrent au Québec et s'installent dans le sous-sol des parents de Simon.

«Ça n'était pas super», dit-il.

Le couple entame par la suite une série de déménagements. Ils se disputent régulièrement. Leur enfant est placée parce qu'ils n'ont plus de logement. Ils sont suivis pendant quelques mois. «Ça nous a beaucoup aidés. C'est là que j'ai commencé à apprendre ce que c'était, être parent.»

Puis, la conjointe de Simon retombe enceinte.

Quelques mois plus tard, le couple perd de nouveau son logement. Les enfants sont placés en urgence. Cette fois, pour au moins six mois.

Emma et sa soeur ont d'abord été placées dans la même famille. Elles ont finalement été séparées. En présence de sa petite soeur, il n'était pas possible pour Emma d'être une enfant de son âge.

Elle restait une petite maman.

***

Le déroulement est toujours le même, immuable. On veut montrer aux parents que la routine est fondamentale.

1. La chanson du bonjour.

2. La chanson des crocodiles.

3. La comptine de Passe-Partout.

4. Le jeu du ballon. Parents et enfants sont assis en cercle et roulent le ballon à un autre enfant en disant son nom.

5. Jeu du 1-2-3 soleil!

6. On va se laver les mains.

7. On mange la collation.

8. Parents et enfants se séparent. Les parents restent avec Stéphane Lévesque, avec qui ils abordent un thème chaque semaine. Les enfants font une activité avec Nathalie Sylvestre.

9. Parents et enfants se retrouvent et font un bricolage.

10. On va se laver les mains.

11. Parcours moteur avec des tunnels en tissu, des cerceaux, des ballons.

12. Sur un petit matelas, les parents font la lecture aux enfants.

13. Les enfants reçoivent un autocollant.




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