Ils sont nés après la Révolution tranquille, dans un Québec farouchement laïque, mais ils ont choisi la vie religieuse. Un sacerdoce qui semble anachronique tant il contraste avec les valeurs dominantes des sociétés occidentales. Qui sont ces gens qui optent pour la pauvreté, le célibat et la vie en communauté? La Presse a rencontré de jeunes hommes et femmes d'ici et d'ailleurs qui ne connaissent pas la crise de la foi.

Anabelle Nicoud LA PRESSE

Dans le quartier Nazareth, à Rimouski, la maison-mère des soeurs de Notre-Dame-du-Saint-Rosaire domine la ville. Avec son dédale de couloirs et sa chapelle, le couvent, où vivent plus de 200 religieuses, rappelle à ceux qui l'auraient oublié l'âge d'or de la religion catholique au Québec. Au détour des corridors, on croise des soeurs portant le voile et la croix. Et puis arrive dans ce décor une jeune novice: Martine, 31 ans.

En jean, sac au dos, la jeune femme ressemble plus à l'étudiante qu'elle était il y a peu qu'à la religieuse qu'elle devient.

Le coming out

Martine se raconte avec franchise: comment elle a été touchée, adolescente, par les églises. Comment, à 24 ans, elle a retardé son entrée dans la vie religieuse pour voyager, étudier, être amoureuse, bref, mener la vie d'une jeune femme des années 2000. Comment elle a déjà éprouvé le vertige en pensant aux longues années d'abstinence qui l'attendent.

Consciente qu'elle est loin de l'image que l'on a d'une religieuse, Martine doit expliquer son choix et «sortir du placard»: «La condition de religieuse, ce n'est pas loin de la condition d'homosexuel. Tu dois toujours faire ton coming out, révéler quelque chose de toi qui n'est pas apparent, qui ne va pas de soi. Et parce que ça ne se voit pas, il faut le refaire plusieurs fois.»

La jeune femme, qui travaille pour le centre de production et de diffusion de cinéma Paraloeil, sait l'incompréhension, voire l'hostilité que peut susciter son choix. «Cela ne m'a pas servie de me présenter comme religieuse. J'ai besoin d'être connue d'abord comme individu. Une fois qu'on me connaît, c'est correct. Et après, on a une grande discussion sur le pourquoi du comment», dit-elle en riant.

L'appel

Le pourquoi du comment, justement, intrigue. «Pourquoi?», a-t-on demandé à la dizaine de personnes rencontrées pour ce reportage. Une question qui a plus d'une fois suscité cette réponse: «Et toi, pourquoi as-tu choisi l'homme que tu as épousé?» Comme le sentiment amoureux, nous dit-on, la vocation s'impose, même chez celles et ceux que rien ne destinait à la vie religieuse.

C'est le cas de Céline. La jeune femme, née d'un père chinois et d'une mère vietnamienne, a grandi dans l'athéisme en France avant de déménager à Hong-Kong, où elle travaillait dans le commerce international. C'est au détour d'une photocopieuse, sur laquelle elle a trouvé la Bible, que Dieu s'est imposé à elle. Le coup de foudre pour le livre saint, qu'elle a dévoré en trois langues, a été immédiat. «J'ai été dans le vide pendant 33 ans. J'ai découvert un Dieu si grand que j'ai tout laissé tomber pour commencer une nouvelle vie», dit-elle, 10 ans plus tard, chez les soeurs missionnaires Notre-Dame-des-Anges, à Montréal (voir encadré).

Le chemin de croix

Rares toutefois sont les appelés au Québec. Le grand séminaire de Montréal a jadis accueilli jusqu'à 300 étudiants. Aujourd'hui, les nouveaux venus se comptent chaque année sur les doigts des deux mains. À peine la moitié d'entre eux terminent leur formation de sept ans. Certains partent d'eux-mêmes, d'autres sont poussés vers la sortie.

«Parfois, il y a des problèmes au plan universitaire, d'autres fois, au plan humain. Certains sont trop timides, d'autres se négligent un peu. Quand on est prêtre, on est dans des relations personnelles. Mais on laisse beaucoup de liberté, on ne force personne à continuer ou à partir», explique Bertrand Montpetit, responsable de la pastorale des vocations au Grand Séminaire.

Évidemment, l'épineuse question du célibat des prêtres constitue une difficulté. «On fait un choix de célibat, mais il y a des moyens à prendre dans la façon de le vivre. Il faut entretenir des amitiés avec des hommes et des femmes. Vous savez, la pornographie, à un moment donné, ça joue des tours», dit M. Montpetit sur un ton entendu.

«Il faut beaucoup de discipline, dit placidement Alexandre, 28 ans, jeune homme qui termine sa dernière année au séminaire. Quand je suis entré, nous étions 14 dans ma classe. Maintenant, nous sommes trois. Sept ans, ça laisse le temps de réfléchir et il faut continuer à exercer son discernement. Certains se sentent appelés vers le mariage et sont très heureux.»

Les hommes, les femmes et l'Église

Le célibat des prêtres et des soeurs ou les prises de position des autorités ecclésiastiques ne sont-ils pas des repoussoirs pour des jeunes? Richard, dans la jeune quarantaine, curé à Montréal-Nord, se veut pragmatique: «Si une femme vient me voir et veut se faire avorter, je n'irai pas lui dire, avec mes gros sabots: «Si tu fais ça, tu vas être excommuniée.» Je veux proposer l'idéal, sans que la personne se sente jugée.»

Idéaliste, Martine croit aussi que les catholiques de gauche, qui s'expriment peu au Québec, peuvent faire évoluer l'Église, de l'intérieur. «Le fait que l'Église n'ait pas donné de place aux femmes, c'est révoltant. Mais pourquoi rejeter Dieu parce qu'on rejette les hommes? Si je claquais la porte et que je créais ma propre Église, pensez-vous que je ferais mieux?»

Les églises vides et le vieillissement des ouailles au Québec ne suffisent pas à décourager les jeunes appelés. À bientôt 50 ans, Pauline, qui vient tout juste de prononcer ses voeux perpétuels avec les soeurs du Saint-Rosaire, se veut optimiste. Celle qui se décrit comme une femme très ordinaire croit que si une femme comme elle ou comme Martine a eu la vocation, alors d'autres jeunes l'auront. «Regarde-nous! On n'était pas collées à l'église ou à la prière. Alors pourquoi n'y en aurait-il pas d'autres? On est appelées à la justice, à la réconciliation, à l'espérance. N'importe qui peut être appelé à ça», croit-elle.

Dans les diocèses du Québec

Prêtres diocésains 2520

Prêtres religieux 1722

Frères religieux 1188

Religieuses 16 672

Source : Assemblée des évêques catholiques du Québec, 2010