« Enfin, enfin, enfin ! », lance Danielle Bouchard d’entrée de jeu. L’entraîneuse de boxe vit actuellement une véritable « libération ».

Publié le 6 mai
Jean-François Téotonio
Jean-François Téotonio La Presse

« Une libération de pouvoir parler. »

Mercredi, le directeur de la haute performance chez Boxe Canada, Daniel Trépanier, a été accusé ouvertement de faire régner un « climat toxique » au sein du programme national. La lettre a été signée par plus de 120 personnes, dont des entraîneurs, d’anciens athlètes, des officiels et des membres des fédérations provinciales.

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On lui reproche des problèmes de harcèlement, de favoritisme, de sécurité et de transparence sur des évènements qui ont eu lieu depuis 2008.

Et on réclame son départ. Parce que oui, malgré les récentes révélations et les résultats décevants aux Jeux olympiques depuis des dizaines d’années, Daniel Trépanier est encore en poste.

À ce sujet, « des décisions vont être prises dans le meilleur intérêt de la boxe au Canada et de ses athlètes », déclare Yvon Michel, administrateur général au conseil d’administration de Boxe Canada.

Joint par La Presse au téléphone vendredi après-midi, Michel affirme que le C.A. a eu « plusieurs rencontres [vendredi] ». « Étant donné qu’[il fait] partie d’un [C.A.] et qu’[il] doit être solidaire », Yvon Michel ne peut se prononcer davantage pour l’instant.

« Il faut qu’on évalue plusieurs choses », ajoute le promoteur.

« Franchir la barrière du silence »

Danielle Bouchard fait partie de ceux qui ont apposé leur nom au document de mercredi.

Au bout du fil, celle qui entraîne notamment Kim Clavel se réjouit d’avoir « pris la décision de [s]’ouvrir et de franchir la barrière du silence ».

Je me dis : enfin. Depuis 2008 que je suis dans le monde de l’entraînement et que je ne peux jamais rien dire. Je ne peux jamais m’exprimer, parce que je veux toujours protéger mes athlètes. J’ai toujours peur des répercussions de mes commentaires, que ce que je vais dire ait des conséquences sur mes athlètes.

Danielle Bouchard

Kim Clavel s’est exprimée sur le sujet dans une publication Facebook, jeudi soir. Elle parle effectivement de « favoritisme », mais aussi d’« injustices ». Elle dit avoir vu « des rêves s’assombrir ».

« J’ai vu Boxing Canada mettre des bâtons dans les roues d’athlètes prometteurs, talentueux, dédiés. J’ai entendu des propos horribles, sexistes, aberrants », écrit la boxeuse québécoise.

« J’ai vu Daniel Trépanier graduellement mettre de côté mon entraîneuse Danielle Bouchard (appréciée de tous), m’empêcher de pouvoir l’avoir dans mon coin dans certaines compétitions […]. Ça, il en a construit des règlements. »

Actuellement en vacances, Kim Clavel ne pouvait donner suite à notre demande d’entrevue.

Mais sa publication sur Facebook s’inscrit dans une véritable pléthore de témoignages depuis mercredi. Comme si on avait enlevé le couvert d’une marmite en pleine ébullition, et que son contenu était déjà en train de déborder.

Et de tout ce qu’elle a lu dans les médias cette semaine, Danielle Bouchard « n’a rien appris de nouveau ».

« Je parle pour moi, mais il n’y a pas une chose dont je n’étais pas au courant, souligne-t-elle. […] J’en ai eu, des athlètes qui ont pleuré dans mes bras. Qui ont pleuré, pleuré. J’ai eu à reconstruire des équipes parce que le moral était complètement détruit. »

« C’est quoi, la solution ? »

En guise de réponse aux récentes révélations, Boxe Canada a déclaré que la fédération avait déjà « pris des mesures rapides au cours des derniers mois pour améliorer la transparence et la gouvernance de l’organisation ».

On a créé un « groupe consultatif de haute performance […] afin d’assurer la transparence des décisions » à ce niveau. On dit aussi avoir séparé « le rôle de directeur de haute performance des responsabilités d’entraîneur », une des grandes récriminations de la plainte de mercredi.

Mais Danielle Bouchard n’est pas impressionnée.

Ils nous ont dit noir sur blanc qu’il y avait eu de vrais changements. Mais aucun, et je dis bien aucun changement ne s’est produit.

Danielle Bouchard

L’ancienne boxeuse sait de quoi elle parle. Elle avait signé une autre lettre, en 2015, qui dénonçait essentiellement la même chose qu’aujourd’hui.

« On avait fait un mouvement, et c’était vraiment tombé à l’eau. On nous avait pratiquement rencontrés individuellement pour nous dire : “Ben voyons, ça n’a pas d’allure.” »

« Moi, à ce moment-là, j’ai toujours eu quand même une relation pour dire ce que je pensais à Daniel. J’ai toujours voulu changer les choses. Et je me rappelle qu’en 2015, je lui avais dit que j’avais signé. Parce que tout ce qu’on dit, tout ce qu’on essaie de changer, ça ne change pas. C’est quoi, la solution ? »

La lettre de mercredi a notamment été envoyée à Sport Canada, à la directrice générale d’À nous le podium, à la ministre fédérale des Sports Pascale St-Onge… et à plusieurs médias.

Contacter les médias, « c’était notre dernier recours, notre dernière porte de sortie », lâche-t-elle.

« Un peu d’incompétence »

Il faut aussi dire qu’en plus de ce que vivent ses athlètes, Danielle Bouchard fait elle-même les frais de cet environnement toxique dans la fédération.

« J’avais toujours quatre athlètes féminines qui étaient dans l’équipe nationale, pendant pratiquement 8 à 10 ans. J’étais constamment confrontée au personnage. […] On créait des règlements pour m’empêcher de travailler avec mes athlètes. »

« J’avais fait le choix d’aller en équipe nationale, parce que la majorité des filles vont y être. Et là, parce que tu coaches sur l’équipe nationale, tu n’as plus le droit de coacher tes filles au niveau personnel. Des règlements complètement absurdes, quand on pense au bien-être de l’athlète. »

C’est ce qu’elle lui reproche.

Il n’a jamais travaillé en fonction des facteurs de performance [des athlètes], c’est-à-dire avec un bien-être psychologique. Au contraire, [il s’agissait] toujours de les rabaisser, de changer leurs façons de penser, de leur montrer que ce n’étaient pas eux qui avaient le pouvoir, mais lui.

Danielle Bouchard

Elle raconte qu’une année, seules deux de ses quatre championnes canadiennes avaient pu aller aux Championnats du monde.

« Vous pouvez imaginer. J’ai quatre filles avec qui je travaille au quotidien, elles s’entraînent ensemble, elles sont motivées, et on me dit qu’on brise mon équipe en deux. Pour quelle raison ? Pour des critères qui n’avaient aucun bon sens. Un des critères était que Myriam Da Silva Rondeau était trop vieille à l’époque, qu’elle ne pouvait pas se permettre de rêver aux Jeux olympiques. Puis elle y est finalement allée en 2021 à Tokyo. Vous voyez comment c’est tordu. »

Danielle Bouchard a reçu son niveau 4, décerné selon le Programme national de certification des entraîneurs, en 2012. Mais encore à ce jour, elle se bat pour que l’obtention de ce niveau soit reconnue.

« On se plaît à chaque championnat canadien à me mettre un bracelet en me disant que je suis niveau 3. Chaque fois, je dis non, je ne suis pas niveau 3, je suis niveau 4. »

« Au lieu d’avoir une fédération qui dit : wow, j’ai encore développé un entraîneur qui va avoir son niveau 4, d’en être fière, [de reconnaître] ce beau prestige, au contraire, on te tape sur la tête et on te dit non. »

La question qui nous vient à l’esprit, au final, est bien simple. Pourquoi ?

« Je ne vais pas être gentille dans ce que je vais dire, mais je pense qu’il y a un peu d’incompétence. »

Elle nuance du même souffle son propos.

« Il est excellent dans la bureaucratie, dans les rapports, dans toute cette logistique-là. Il a de grandes qualités, il ne faut pas se le cacher. Mais par contre, malheureusement, il s’est prétendu un entraîneur d’équipe nationale. Il a joué plusieurs rôles. S’il s’était contenté d’être vraiment un directeur technique de haute performance et qu’il s’était entouré d’entraîneurs compétents, des assistants qui ont de l’expertise, avec un gros bagage dans le coaching, je pense qu’on aurait eu un scénario différent. »

« Tout part de l’athlète, résume-t-elle. C’est l’athlète qui devrait être au cœur, au centre de toute organisation. Et là, ce qu’on ressent, ce qu’on sent, c’est complètement l’opposé. C’est toutes des décisions qui sont prises à l’encontre de l’athlète. »