(Montréal) Un rapport indépendant suggérait dès 2016 un changement à la direction de la haute performance de Boxe Canada, mais six plus tard, Daniel Trépanier est toujours en poste. Pourquoi ? Parce que Boxe Canada ne veut pas se priver des fonds d’À Nous le podium et ne veut pas payer la prime de séparation qu’elle devrait verser à Trépanier en cas de mise à pied.

Publié le 5 mai
Frédéric Daigle La Presse Canadienne

C’est ce qu’a avancé jeudi Ariane Fortin, double championne du monde qui est maintenant présidente de Boxe Québec et entraîneuse de l’équipe nationale de la Corée du Sud.

Elle est aussi l’une des 121 signataires qui ont fait parvenir mercredi une lettre assassine à Sport Canada, à la ministre fédérale des Sports, Pascal St-Onge, à la directrice générale d’À Nous le podium (ANP), Anne Merklinger, au bureau des directeurs de Boxe Canada, à AthletesCAN et plusieurs médias afin de réclamer la démission de Trépanier.

Photo EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Ariane Fortin

« Daniel est très bon pour écrire des rapports, c’est un gars très cartésien et il est très bon pour justifier ce qu’il avance, a indiqué Fortin de l’Italie, où elle se trouve en camp d’entraînement en vue des Mondiaux avec l’équipe coréenne. Il a convaincu ANP de nous donner beaucoup d’argent et le conseil d’administration de Boxe Canada a peur de perdre cet argent.

« L’autre motif, c’est qu’en raison des lois du travail au Québec, c’est très difficile de congédier quelqu’un sans lui offrir une prime de séparation, surtout s’il n’y a pas de blâme inscrit à son dossier. […] Je sais de source sûre que c’est trop cher pour eux : j’ai eu une réunion avec deux membres du conseil d’administration avant les Fêtes et ç’a été clairement évoqué que ça coûterait trop cher le mettre à la porte. On ne prend donc pas le risque. Quand j’ai souligné qu’on était donc pris avec Daniel tant qu’il ne faisait pas quelque chose de plus grave, ces gens ont ri. Ils n’avaient pas de réponse.

« C’est rendu au point que certaines provinces sont prêtes à se cotiser pour payer sa prime de séparation. »

Pour Boxe Canada, le dossier de Trépanier est vierge, mais il ne l’est qu’en apparences.

« Le climat toxique (au sein de Boxe Canada) a fait en sorte que les gens n’osaient pas se plaindre, ajoute Fortin. Les rares fois qu’il y en a eu, on a balayé ça sous le tapis ou on disait que ça débordait du cadre de Boxe Canada. Bref son dossier apparaît vierge, mais en réalité, il ne l’est pas. »

C’est aberrant qu’on accepte de conserver ce climat, que des athlètes soient retirés de leur milieu d’entraînement jugé malsain ou non sécuritaire psychologiquement. Pourquoi ? Cinq ou six mille dollars qui vont entrer dans les coffres ? On n’obtient pas de bons résultats et on préfère garder cette ambiance malsaine ? Ce sont vraiment ça, les valeurs qu’on veut véhiculer chez Boxe Canada ? On est à un point où ça ne serait pas grave de perdre (l’argent d’ANP) et de recommencer du début.

Ariane Fortin

Départ recommandé

Dans un rapport de mai 2016 produit par la firme irlandaise Performance4Podium pour Boxe Canada et ANP, dont La Presse Canadienne a obtenu une copie, les conclusions sont on ne peut plus claires.

Les trois principaux points soulignés par ce rapport sont que Boxe Canada ne dispose pas d’un mandat clair, appuyé sur des infrastructures et politiques modernes lui permettant d’opérer efficacement un système de haute performance ; que son environnement d’entraînement pour ses athlètes d’élite ne répond pas aux critères de classe mondiale ; et qu’il a une grande place pour l’amélioration dans toutes les sphères du développement d’athlètes de pointe, que ce soit au niveau des entraîneurs, des équipes médicales, de la science sportive et du style de vie des athlètes.

Les recommandations du rapport : mener immédiatement une révision des principes de gouvernance de Boxe Canada et identifier un directeur haute performance et un entraîneur-chef national de classe mondiale. Le rapport mentionne plusieurs fois à quel point il est aberrant que Trépanier occupe ces deux fonctions, trop exigeantes pour une seule personne.

« La réponse de Boxe Canada, qui ne fait aucun mea culpa, me fait vraiment peur, souligne Fortin. Ce n’est pas la première fois (que le travail de Trépanier est pointé du doigt) : en plus de ce rapport indépendant qui tirait les mêmes conclusions auxquelles on arrive maintenant, il y a eu une lettre envoyée à Pat Fiacco (alors président de Boxe Canada) en 2015 signée par tous les athlètes et entraîneurs de l’équipe nationale exigeant la démission de Trépanier, un autre rapport en 2019, l’histoire de Mandy Bujold (qui a dû se battre devant les tribunaux pour avoir le droit de participer aux Jeux de Tokyo).

« Ça va prendre autre chose. Il y a quelques bonnes personnes au sein du conseil d’administration (de Boxe Canada), mais pas assez pour faire pencher la balance. Il faut aussi des gens qui connaissent la boxe. Des gens qui réalisent que ce n’est pas grave de perdre l’argent d’ANP à ce point-ci : on est rendu là. »

Les fédérations ontarienne et québécoise ont d’ailleurs uni leur voix pour exiger une rencontre avec le conseil d’administration de la fédération nationale afin de « répondre à une solution critique qui affecte les membres de Boxe Canada ».

Les deux fédérations souhaitent voir trois motions adoptées : que les employés de Boxe Canada et le programme de haute performance soient soumis à une évaluation par une tierce partie choisie par les deux fédérations provinciales et dont les résultats seraient divulgués à tous les membres ; la mise en place d’une équipe de sélection nationale composée d’un membre de chacune des provinces et chargée d’écrire toutes les politiques de sélection qui seront maintenant utilisées en mettant l’accent sur les résultats en compétitions ; finalement, qu’il y ait un vote de non-confiance envers le conseil d’administration de Boxe Canada.

« Depuis des années, le chemin vers l’équipe nationale est nébuleux, à un point tel que des athlètes se tournent vers la boxe professionnelle ou décrochent carrément de la boxe. C’est grave, souligne Fortin. […] On ne parle pas que d’un athlète qui s’est fait voler un combat et qui est marabout : on parle de plus de 120 personnes qui ont toutes au moins une histoire (au sujet de Daniel Trépanier) à raconter. »