Un round de boxe professionnelle dure trois minutes chez les hommes. Chez les femmes, deux minutes. Un déséquilibre que les boxeuses sont impatientes de voir disparaître.

Frédérick Duchesneau Frédérick Duchesneau
La Presse

Les boxeuses, de nos jours, sont de vraies athlètes. Mais ça n’a pas toujours été le cas.

« À une certaine époque, la boxe était pratiquée par des femmes qui voulaient attirer l’attention vers d’autres métiers. Il y en a beaucoup qui faisaient ça pour poser pour Playboy, par exemple, raconte Marie-Eve Dicaire, championne IBF chez les poids super-mi-moyens. Ça apportait un côté bad girl qui leur permettait de percer dans différents milieux. Donc, de ce point de vue là, je comprends pourquoi cette règle a été instaurée, pour protéger les femmes. Par contre, je pense que c’est complètement désuet. Ça n’a plus lieu d’être. »

À la Régie des alcools, des courses et des jeux (RACJ), on confirme l’explication de Dicaire. Sans s’appuyer sur cet exemple précis, la santé des boxeuses est effectivement ce qui a prévalu lors de l’introduction de la règle.

« L’intention du législateur, quand on regarde pourquoi il a décidé de fixer cette durée, c’est par mesure de sécurité pour les boxeuses », fait valoir MJoyce Tremblay, porte-parole de la RACJ.

Pour résumer rapidement l’aspect légal du dossier, il faut d’abord rappeler que le Code criminel — qui relève de la législation fédérale — interdit les sports de combat.

« À moins que la province ait légiféré, ce que le Québec a fait », note Mme Tremblay.

Il l’a fait par l’entremise de la Loi sur la sécurité dans les sports, qui émane du ministère de l’Éducation.

« Mais le volet sport professionnel est sous la compétence de la RACJ. Nous, on a écrit les règlements qui s’y réfèrent, c’est-à-dire les modalités d’application », explique MTremblay.

La durée des rounds a donc été imposée en vertu de l’article 149 du Règlement sur les sports de combat. Il a été modifié par décret, le 21 avril 2004, pour préciser la durée des rounds pour les femmes, fixée à deux minutes à cette occasion.

« Si on a décidé de boxer, ce n’est pas pour être protégées », lance Kim Clavel, qui avait cité à la mi-novembre un tweet de Stéphan Larouche sur le sujet. Le même jour, Russ Anber avait aussi plaidé pour des rounds de trois minutes chez les femmes, sur Twitter, lors d’une entrevue avec Matt Casavant.

« Ça dure depuis assez longtemps », affirme Marie-Pier Houle, évoquant le combat de championnat du monde des poids mouches entre Seniesa Estrada et Marlen Esparza, il y a un peu plus d’un an, disputé avec des rounds de trois minutes. « Pour ma part, je suis à cent milles à l’heure pour les rounds de trois minutes. C’est un débat dans lequel je suis prête à me lancer du jour au lendemain. »

Argument no 1 : la stratégie

Les boxeuses ont plusieurs arguments pour étayer leur demande. Au premier chef, des motifs sportifs.

Début 2017, l’Association internationale de boxe amateur (AIBA) a nivelé les modalités entre hommes et femmes. Jusqu’alors, les combats chez les hommes se déroulaient en trois rounds de trois minutes. Chez les femmes, c’était plutôt quatre rounds de deux minutes. À ce moment, l’AIBA a décidé de mettre les femmes au même niveau.

Marie-Eve Dicaire est passée pro avant cette évolution chez les amateurs. Mais les trois autres boxeuses l’ont vécue.

Quoi qu’il en soit, d’un point de vue stratégique, chacune d’entre elles privilégie les rounds de trois minutes. Les mots diffèrent, mais l’idée demeure la même.

PHOTO VINCENT ÉTHIER, FOURNIE PAR EYE OF THE TIGER MANAGEMENT

Leïla Beaudoin

On est capables d’en faire, des trois minutes. Au début, ça me faisait peur. Je me disais que c’était long. Mais en fait, la boxe va être vraiment différente.

Leïla Beaudoin

« Dans un round de deux minutes, on se dépêche en tabarouette à montrer qu’on mérite le round, affirme-t-elle. C’est dur de tendre des pièges, ça passe tellement vite. Tandis que dans trois minutes, il y a vraiment plus de temps pour se placer, établir ses stratégies. Moi, j’ai adoré. Chez les amateurs, les trois minutes m’ont permis d’avoir plus de succès, je pense, en imposant ma force. »

« Un combat de boxe, ce n’est pas juste de se taper dessus. C’est un jeu d’échecs, il y a de la stratégie. Mais en deux minutes, on n’a pas le temps de construire un round, corrobore Kim Clavel. Ça garde le style amateur, où il faut se dépêcher aussi, vu qu’il n’y a que trois rounds. Et ça fait en sorte que la différence de condition physique va moins paraître chez les femmes que chez les hommes. Parce qu’en deux minutes, on ne peut pas vraiment être fatiguée, essoufflée au plus haut point. Les filles qui s’entraînent le mieux auraient l’avantage sur trois minutes. »

Clavel, à qui nous avons parlé alors qu’elle se reposait sur les plages de Cancún après son combat de la fin novembre, au Mexique, qualifie d’« aberrant » le fait que la boxe amateur a progressé en ce sens, mais pas la boxe professionnelle.

Si elle n’en a pas vécu l’expérience en combat, Marie-Eve Dicaire s’entraîne régulièrement avec des rounds de trois minutes, en début de camp d’entraînement, puis elle passe à deux minutes à l’approche du jour J, afin d’avoir « la bonne notion du temps ».

Elle espère bientôt ne plus avoir à procéder à une telle transition en cours de camp.

« Je suis une boxeuse très cérébrale, qui va analyser, qui va prendre le temps de collecter de l’information avant de mettre en place la stratégie. Disons qu’on se donne un 30 à 45 secondes pour recueillir de l’info, il ne nous reste pas beaucoup de temps avant la fin du round », résume-t-elle.

Argument no 2 : le spectacle

À elles quatre, Dicaire, Clavel, Houle et Beaudoin montrent une fiche cumulative de 36-0-1. De ces 36 victoires, seulement 4 sont survenues par K.-O.

On reproche souvent à la boxe féminine ce faible ratio de knock-out.

« Beaucoup de gens vont dire qu’avec des rounds de trois minutes, ce serait mieux parce qu’il y aurait plus de K.-O., mais ce n’est peut-être pas l’argument principal à présenter quand on voudra débattre…, fait valoir franchement Marie-Pier Houle. Quand on avait ouvert ce sujet, il y a des gens qui s’étaient mis à dire qu’on devrait peut-être plutôt descendre les hommes à deux minutes pour éviter qu’il y ait trop de K.-O. Pour ma part, je trouverais ça vraiment ridicule. »

Bien qu’elle ne souhaite pas en faire son argument principal, Houle reconnaît néanmoins que la majorité des amateurs de boxe sont épris de knock-out. Et, pour ceux-là, K.-O. et spectacle vont de pair.

« Si des gens disent que les combats de filles sont moins spectaculaires, c’est peut-être parce qu’il y a moins de K.-O., reconnaît Leïla Beaudoin. Et s’il y en a moins, c’est parce que nos adversaires sont souvent sauvées par la cloche. »

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, ARCHIVES LA PRESSE

Kim Clavel

Je pense que les combats seraient beaucoup plus vendeurs s’ils étaient sur trois minutes. Déjà, pour nous, le maximum de rounds est de 10, alors que chez les hommes, c’est 12. Donc, ça nous fait 20 minutes de combat maximum, contre 36 minutes. C’est énorme comme différence.

Kim Clavel

Comme Marie-Pier Houle, Marie-Eve Dicaire ne veut pas mettre l’accent sur les knock-out. Mais elle aussi sait très bien que ça fait partie de l’équation.

« Clairement, je pense que les combats seraient beaucoup plus spectaculaires. Outre le fait qu’il y aurait plus de knock-out, parce qu’à un moment donné, la fatigue entre en ligne de compte aussi. Mais moi, c’est vraiment pour l’aspect plan de match que je prône les trois minutes. »

Argument no 3 : les bourses

Va pour les raisons pugilistiques. Mais pour les boxeuses, il faut également tenir compte de l’équité financière. Parce que qui dit meilleur spectacle dit plus d’intérêt. Et davantage d’intérêt rime potentiellement avec plus d’argent.

Cela dit, au-delà de la qualité du spectacle, Marie-Pier Houle est bien consciente qu’il est difficile de toucher le même chèque avec des prestations de moindre durée.

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Marie-Pier Houle

On veut avoir les mêmes conditions que les hommes. Et sur le plan financier, c’est un point qui appuie le fait que les femmes soient moins payées parce qu’elles font des combats moins longs.

Marie-Pier Houle

« Au même titre que quelqu’un qui travaille 30 heures par semaine : c’est normal qu’il fasse un moins gros salaire que celui qui travaille 40 heures. C’est un peu le même principe, convient celle qui est également thérapeute en réadaptation physique. On ne peut pas avoir l’égalité en ne faisant pas les mêmes choses. Si on veut avoir l’égalité avec les hommes au niveau du salaire, il faut premièrement qu’on compare des pommes avec des pommes. »

Kim Clavel renchérit.

« Peut-être que si on boxait plus, notre salaire serait plus comparable à celui des hommes. Là, leur argument, c’est que les filles sont moins payées parce qu’elles boxent moins longtemps. Et en un sens, ce n’est pas faux. J’aimerais ça que les choses soient équivalentes. »

Impossible de deviner à quel moment précisément, mais l’uniformisation de la durée des rounds se fera sans doute un jour. Chose certaine, les boxeuses ne jetteront pas l’éponge.

« Dans l’UFC, les filles se battent sur cinq minutes comme les gars. Pourquoi pas à la boxe ? demande Clavel. On veut seulement que justice soit faite. »

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La boxeuse québécoise Kim Clavel lors d’un combat à la Place Bell, à Laval, en décembre 2017, contre la Mexicaine Yoseline Martinez Jose (à droite)

Comment le changement devra-t-il se faire ?

« Dans des deux minutes, Muhammad Ali n’aurait pas été le grand boxeur qu’il a été. »

Yvon Michel offre ce parallèle fort pour plaider sa position en faveur des rounds de trois minutes chez les femmes.

Pour le président de GYM, tout comme pour son homologue d’Eye of the Tiger Management, Camille Estephan, le statu quo n’est pas justifiable.

D’ailleurs, les boxeuses évoquent peu, voire pas, le sexisme plutôt évident derrière le maintien de cette règle. Mais, de son propre chef, Michel ne s’en prive pas.

« C’est juste d’être trop macho ou misogyne de penser que les femmes ne sont pas capables de se battre pendant trois minutes. Et aussi, deux minutes, ça dénature réellement le sport. Ça favorise celles qui sont moins entraînées et qui ont un boxing IQ moins élevé », déplore-t-il.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Camille Estephan, président du groupe Eye of the Tiger Management

Il n’y a pas une raison valable pour qu’on dise non. Ces athlètes sont très sérieuses. Je ne vois pas de différence entre un combat d’hommes et un combat de femmes.

Camille Estephan, président du groupe Eye of the Tiger Management

Pat Fiacco est du même avis. Président de Boxe Canada de 2010 jusqu’à il y a quelques mois, il était du comité exécutif de l’Association internationale de boxe amateur (AIBA) lorsque celle-ci a décidé de soumettre les femmes aux mêmes normes que les hommes, en 2017. Trois rounds de trois minutes plutôt que quatre de deux minutes, comme c’était le cas jusqu’alors pour elles.

« Ce sont les boxeuses qui nous avaient approchés parce qu’elles voulaient une équité entre les genres. Elles avaient le sentiment de pouvoir faire des trois minutes comme les hommes », relate Fiacco, qui a par ailleurs été maire de Regina, en Saskatchewan, de 2000 à 2012.

« Avant de prendre la décision finale, nous avons consulté notre commission médicale pour voir s’il y avait des risques pour leur santé et leur sécurité. Et ça a été très clair que les femmes et les hommes s’entraînaient de la même façon et que, d’un point de vue compétitif, ça devait aussi être équivalent, peu importe l’âge. »

À son avis, la boxe professionnelle devrait emboîter le pas. Pour les boxeuses, mais aussi pour les fans.

Par le haut de la pyramide

La question n’est donc pas tant de savoir si le jour viendra, mais plutôt comment. Dans quelle séquence les morceaux devront-ils se mettre en place ?

Estephan et Michel croient tous deux que le signal doit d’abord venir des grandes instances de la boxe.

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

Yvon Michel, président de GYM

Il va falloir que ça se fasse par les associations internationales en premier. Probablement que si on réussissait à convaincre l’association des commissions athlétiques américaines, parce qu’eux peuvent imposer leurs règlements aux associations internationales sur le territoire américain, ce serait la place où aller.

Yvon Michel, président de GYM

« Quand ça va être rentré là, les associations internationales vont suivre. Et je suis convaincu qu’éventuellement, le Québec va suivre aussi, avance Yvon Michel. Au fur et à mesure qu’il y a eu des changements importants en sports de combat, le Québec a toujours été capable de s’ajuster. Là-dessus, je ne m’inquiète pas. »

« Ce ne sont pas les promoteurs qui vont pouvoir le faire, souligne Camille Estephan. Parce que si un promoteur veut faire une demande semblable au gouvernement, il pourrait se demander s’il est biaisé, si ça l’avantage parce qu’il a une vedette féminine. Tandis que si ça venait d’une grande fédération, ce serait clairement crédible et objectif. Je pense qu’ils devront être les précurseurs. »

De toute façon, s’il est vrai que les fédérations n’ont bien sûr aucun pouvoir législatif sur le territoire québécois, à l’inverse, la Régie des alcools, des courses et des jeux (RACJ) ne pourrait imposer unilatéralement ses convictions à la planète boxe. Et n’en verrait sans doute pas l’intérêt.

« La RACJ ne trouverait pas la pertinence d’être leader là-dedans », affirme le président de GYM.

Une allégation en quelque sorte confirmée par ce commentaire de MJoyce Tremblay, porte-parole de la RACJ.

« Je ne vous dis pas que ce ne sera pas changé un jour. Mais au moment où on se parle, on n’est pas sur les planches à dessin. »

Retardé par la pandémie

Voilà pour le comment. L’autre grande question, maintenant : quand ?

Selon Yvon Michel, c’est pour bientôt. Le dossier serait peut-être même très avancé, n’eût été la COVID-19.

« Avant la pandémie, il y avait les principales actrices internationales de la boxe — les Claressa Shields, Katie Taylor, Amanda Serrano — qui étaient venues au congrès de la WBC et elles faisaient front commun en disant : “Nous, à partir de telle date, on va se battre sur du trois minutes, que vous le vouliez ou non. Si une association refuse de nous reconnaître sur du trois minutes, just too bad, on va se battre pour les autres” », raconte le promoteur.

« Mais la pandémie est arrivée, tout ça s’est effrité un peu, évidemment les priorités ont changé pour tout le monde. Quand cette situation va se régulariser, je suis convaincu que ce mouvement va repartir. »