Éric Lucas s’est fait tirer l’oreille pour cette entrevue.

Mathias Brunet Mathias Brunet
La Presse

Depuis quelques années, l’ancien champion mondial de boxe a choisi l’ombre plutôt que la lumière. Il n’a pas donné d’entrevue depuis deux ans.

Cet homme qui ne refusait jamais une visite à un tournoi de golf, une première pelletée de terre ou des entrevues avec les médias québécois a choisi de s’en tenir aux plaisirs simples de la vie et à une discrétion presque totale.

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Au cours de sa carrière, Éric Lucas a disputé huit combats de championnat du monde, de 1996 à 2006.

Il habite un coin tranquille en Estrie. Ces dernières années, il a tiré beaucoup de satisfaction de son métier de camionneur. Avec son partenaire de travail, il enfilait de longues routes sans interruption entre Montréal et la Californie ou la Floride. « Je veux rester anonyme. J’ai envie de vous en donner parce que vous [les médias] avez toujours été corrects avec moi, mais d’un autre côté, je veux rester discret. Je ne dérange personne ces temps-ci. »

Éric Lucas, qui aura 49 ans en mai, a retrouvé dans le camion un univers bien à lui. « Il faut aimer ça, dit-il. On doit apprécier la solitude, aimer être dans sa bulle. J’ai toujours adoré conduire. On voit de beaux paysages et tout. Se retrouver seul avec soi-même, c’est un côté qui me plaît. »

Lucas l’a fait par passion, mais aussi pour gagner son pain. « Les gens s’imaginent que tu n’as plus besoin de travailler après avoir remporté un championnat du monde. La boxe à mon époque n’était pas aussi rentable. Álvarez s’est battu pour un combat millionnaire tout de suite après être devenu champion du monde. »

Lucas, lui, recevait un salaire. On percevait un pourcentage sur sa bourse pour payer l’énorme équipe qui l’entourait pour les combats importants. En Allemagne, par exemple, ils étaient 15, dont un préparateur physique, un nutritionniste et un psychologue sportif.

La boxe lui a fait vivre de grands moments, mais il ne s’en ennuie pas. « Je suis bien en ce moment. J’ai fait le choix de me tenir loin de tout ça. »

Si je voulais vraiment revenir dans le milieu de la boxe, je pousserais plus. J’ai voulu revenir à un moment donné, ça n’est pas arrivé. Plus je passe de temps loin de la boxe, moins j’ai envie d’y retourner.

Éric Lucas

Il a toutefois assisté à un gala l’été dernier. « Je suis allé au dernier gala de boxe d’Yvon Michel à Québec. Je n’avais pas mis les pieds à la boxe depuis deux ou trois ans, j’y suis allé parce que j’avais promis à Sébastien Bouchard que j’irais voir son combat. Je l’avais croisé à un tournoi de golf l’été dernier. J’ai tenu ma promesse. Mais au fond de moi, je n’y serais pas allé. »

Son amour de la boxe demeure toutefois intact. « J’aime encore la boxe, je regarde encore des combats à la télé. Je regarde même des vidéos d’entraînement de boxeurs. Je ne le faisais pas vraiment quand je boxais. Mais l’environnement ne me manque pas. Quand j’ai fait mon retour en 2010, la foule, l’ambiance, les bruits, tout ça me manquait. Plus maintenant. J’ai tellement été dans le milieu, tellement longtemps. J’ai boxé chez les professionnels pendant 15 ans, j’ai été promoteur associé à Jean Bédard chez InterBox, j’ai été proche du public, mais quand je suis sorti de tout ça, je suis resté loin. »

Markus Beyer

PHOTO CHRISTIAN FISCHER, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Aucun combat dans la carrière d'Éric Lucas n'a autant fait jaser que sa défaite controversée contre Markus Bayer à Leipzig, en Allemagne, le 5 avril 2003.

Lucas a disputé huit combats de championnat du monde de 1996 à 2006. Il en a remporté quatre. À poids égal, il a affronté le meilleur boxeur de son époque, Roy Jones Jr.

Mais aucun combat n’a fait autant jaser que sa défaite controversée contre Markus Beyer à Leipzig, en Allemagne, le 5 avril 2003. Lucas y a perdu son titre mondial par décision partagée des juges dans un combat à sens unique à son avantage. Une victoire en Allemagne aurait propulsé Lucas au zénith.

La WBC n’était pas dupe et a ordonné au clan Beyer un combat revanche. La rencontre était prévue en novembre, mais une infection aux yeux a forcé Beyer à déclarer forfait. Le deuxième affrontement n’a jamais eu lieu.

Il y a 14 mois, Markus Beyer s’est éteint à 47 ans, terrassé par un cancer foudroyant. « On reste toujours un peu surpris de voir un gars mourir à un si jeune âge. Il semblait en santé. Ça fait toujours réaliser que la vie est fragile. J’ai été triste d’entendre ça. »

Je n’avais rien contre [Markus Beyer]. Il n’avait rien à voir avec la controverse. C’est son entourage et les juges qui ont tout manigancé.

Éric Lucas

« On s’était croisés quelques fois par la suite. On s’est serré la main, il semblait être quelqu’un de bien. Mais on ne s’est jamais reparlé du combat, parce que premièrement, mon anglais n’est pas au top niveau, et deuxièmement, c’était un gars discret comme moi. »

Lucas a osé revoir ce match. « Je revois rarement mes combats, mais celui-là, je l’ai regardé à quelques reprises. Ça m’intriguait. J’étais convaincu d’avoir gagné. C’est le combat qui a marqué le plus le peuple québécois. C’est le combat dont on me parle le plus. Plus encore que le knock-out contre [Glenn] Catley qui m’a permis de devenir champion du monde. »

Notre homme jase volontiers de cet épisode avec les gens. « Ça me fait plaisir. Le monde était derrière moi à l’époque. Ce combat avait été présenté en direct à TVA et avait récolté 1,6 million en cote d’écoute. Laurent Duvernay-Tardif vient d’attirer 1,6 million de téléspectateurs ; la boxe n’était pas populaire comme le football de la NFL. C’était un exploit il y a 15, 16 ans et ça a marqué beaucoup de monde. Les gens ont été touchés de me voir perdre comme ça. Des fois, je pense être tombé dans l’oubli, mais les gens m’arrêtent régulièrement. Sinon, ils vont chuchoter en me voyant. Je reste surpris. J’ai connu mes grosses années entre 2001 et 2003 et les gens ne m’ont pas oublié. C’est quand même le fun. »

Son legs

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

Éric Lucas est devenu champion du monde le 10 juillet 2001, en battant le Britannique Glenn Catley lors d'un combat présenté à Montréal.

Le plus grand moment de sa carrière ? « Quand on est devenus champions [le 10 juillet 2001 à Montréal]. On avait perdu contre Catley deux ans auparavant, on revenait de deux fractures à la main. On avait bien préparé ce combat avec [mon entraîneur] Stéphan [Larouche]. On était tout seuls dans notre cocon en camp d’entraînement à Plattsburgh. J’ai exécuté ses consignes.

« Je suis fier aussi de mes huit combats de championnat du monde. J’ai affronté Roy Jones à son prime, chez lui à Jacksonville, en Floride [en juin 1996]. Jones avait 31 victoires, 27 avant la limite, et 19 qui n’avaient pas dépassé quatre rounds. J’ai quand même fait 11 rounds complets et le médecin m’avait arrêté pour une coupure. »

Lucas se dit en bonne santé aujourd’hui. « Je m’en suis bien sorti. Il n’y a rien de mauvais qui se développe, je prends soin de moi, je ne m’entraîne pas à fond, mais sur une base régulière, je maintiens mon poids santé. Je me sens très bien. Je vieillis bien. Je suis bien. Je me surprends même. Je mange bien, je cours et je marche régulièrement. »

On le verra peut-être plus souvent en 2020 puisqu’il vient de monter une conférence avec la firme Formax. Il parlera de son cheminement, de sa persévérance, des échecs surmontés.

Il a conservé quelques souvenirs. Sa ceinture, une paire de gants et un article de La Presse. « C’est un tout petit article de Richard Labbé, quatre ou cinq paragraphes : “L’homme qui a sauvé notre boxe”. Je l’ai gardé avec ma ceinture et mes gants. À l’époque, j’étais le petit gars qui poussait derrière Stéphane Ouellet. La boxe était morte depuis plusieurs années à nos débuts, à Stéphane et moi. Lucian [Bute] et Jean Pascal sont arrivés par la suite. C’est mon legs un peu… »