Lucian Bute a marqué l’histoire de la boxe québécoise. Il consacre maintenant ses énergies à sa famille depuis que le combattant a cédé le pas au papa. Mais il y a toujours au fond de lui l’amer souvenir du combat qui a tout changé.

Jean-François Tremblay Jean-François Tremblay
La Presse

Lucian Bute s’ennuie-t-il de la vie de boxeur ?

« Honnêtement, pas vraiment. »

Le contraire aurait surpris. Bute a annoncé sa retraite en mars 2019 pour se consacrer à sa famille, à ses deux enfants. Il avait prouvé ce qu’il avait à prouver dans un ring : champion IBF en 2007, neuf défenses consécutives, cinq ans de règne.

Le combattant déclinait, il cédait le pas au papa. Et rien n’a changé de ce côté.

« La vie de père, c’est la meilleure chose qui pouvait m’arriver, a dit le boxeur lors d’un généreux entretien avec La Presse. Les enfants sont le bonheur. Quand on est jeunes, on travaille, on a des rêves professionnels, mais à un certain âge, tu veux une famille. C’est ce que j’ai voulu quand je me suis marié. Ça me rend très heureux. »

Et s’il est autant en paix avec cette décision, c’est en grande partie car il savait qu’il ne serait plus jamais le même dans un ring. Il y a un avant, et un après-Carl Froch. Le combat de mai 2012 a laissé des traces, bien au-delà de ce titre mondial perdu. Bute a connu quelques flashs contre Badou Jack ou James DeGale ensuite, mais sa passivité contre Eleider Alvarez ou Jean Pascal cachait le doute qui s’était installé. Même le travail avec des psychologues sportifs n’a jamais pu lui redonner cette liberté entre les câbles.

PHOTO ANDREW YATES, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Carl Froch, de Grande-Bretagne, met K.-O. Lucian Bute le 26 mai 2012.

Il lui « manquait quelque chose » désormais. A-t-il réussi à passer par-dessus cette défaite brutale, huit ans plus tard ?

« Je n’ai jamais pu oublier ce combat, dit Bute sans hésiter, sans se défiler non plus. Ça me fait encore mal quand j’y pense. C’était toute une erreur de ma part. Ce n’est pas une excuse, je veux être bien clair. Il a gagné, ce soir-là, il a été meilleur et il méritait la victoire. Mais c’était une grave erreur d’accepter de me battre dans la situation dans laquelle j’étais. Encore une fois, ce n’est pas une excuse, je l’ai accepté, même si ça me fait mal encore. »

Pour la petite histoire, Bute était assez mal en point. Il a dû recevoir une injection pour geler sa main gauche 30 minutes avant le combat. Le boxeur n’avait aucune sensation. Il pouvait frapper le mur sans rien ressentir. Il n’avait jamais rien vécu de tel.

Bute souffrait aussi d’une infection à un orteil, résultat d’une nouvelle paire de souliers de boxe essayée trois semaines plus tôt. Il avait même dû subir une intervention médicale en Floride, là où se déroulait sa préparation.

Je suis arrivé en Angleterre 14 jours avant, j’avais ces problèmes et je ne l’ai dit à personne. J’avais les deux blessures, mais j’étais sûr de le battre. Mais ç’a été toute une erreur de ma part.

Lucian Bute

« J’avais toutes les raisons de reporter ce combat. Peut-être que ç’aurait été une autre histoire si le combat avait eu lieu un autre soir. Je ne sais pas.

« Ma tête n’était pas au combat. Je suis désolé, je ne veux pas qu’on dise que je cherche des excuses, mais à partir de ce combat, ma carrière était changée. J’ai reçu des coups qui m’ont fait mal, j’ai perdu ma confiance, je n’ai plus jamais été comme avant. »

Bute reviendra souvent sur l’idée qu’il ne cherche pas d’excuses pour sa défaite. On le sent sincère. Surtout quand on lui demande s’il avait pensé annuler le combat.

« Pas du tout. Je suis un athlète fier, un boxeur. Je ne vais pas arriver devant mon équipe en disant : “Tu sais, j’ai mal aux mains et je ne veux pas boxer.” Non, ce n’était pas moi. »

Auprès des jeunes

Bute est aujourd’hui reconnu comme l’un des grands. Le 15 juin marquera le 13e anniversaire de sa victoire contre Sakio Bika qui faisait de lui l’aspirant obligatoire d’Alejandro Berrio. Quatre mois plus tard, Bute devenait champion, et ouvrait la porte à une nouvelle ère de la boxe québécoise, avec les Joachim Alcine (champion en juillet 2007) et Jean Pascal (champion en juin 2009).

PHOTO BRAULT BERNARD, ARCHIVES LA PRESSE

Lucian Bute défait Sakio Bika d’Australie dans un combat éliminatoire de la IBF division super moyens en 12 rounds au Centre Bell, le 15 juin 2007.

Un récent sondage du RDS lui donnait même le 4e rang du classement des plus grands boxeurs québécois.

« Bien sûr que je l’ai vu. Ça a l’air que le monde m’aime et apprécie ce que j’ai fait pour la boxe et le Québec. Merci beaucoup. Je suis content de voir que le monde n’a pas oublié ce que j’ai fait pour la boxe. »

Bute s’est éloigné au milieu de la boxe, bien qu’il soit encore en contact fréquent avec le promoteur Yvon Michel ou l’entraîneur Stéphan Larouche. Il ne représente plus Dario et Bruno Bredicean, l’un ayant pris sa retraite, l’autre étant reparti vivre en Floride. Bute ne ferme toutefois pas la porte à reprendre sous son aile un jeune boxeur, mais il attend de trouver le bon candidat. Pour l’instant, il a reporté la recherche après les prochaines qualifications olympiques, reportées en raison de la pandémie.

Bute a cédé le pas au papa, on le disait plus tôt. Quand la pandémie ne frappe pas, il consacre donc son temps à des initiatives pour les jeunes. Il est devenu président d’honneur d’une académie sportive dans sa ville natale de Galati, en Roumanie, qui porte son nom. L’académie, à but non lucratif, se concentrait sur le handball. La boxe suivra bientôt. Objectif : faire bouger les jeunes.

Bute avait aussi monté un projet de camp de jour pour cet été, en collaboration avec des amis propriétaires du Carrefour Multisports à Laval. Près de 80 enfants auraient eu droit à trois semaines d’explorations sportives. « Entraînements de boxe, natation, hockey, pour amener les jeunes vers le sport. Pas une question de performance, juste pour bouger. On va voir pour l’année prochaine… »

Bref, même si ce n’est plus dans un ring, Lucian Bute a encore beaucoup à donner. Le temps viendra. En attendant, retour à sa vie de papa.