Les résultats de la lutte ont beau être prédéterminés, ça ne veut pas dire que tout le monde a droit à sa part du gâteau. Il y en a dont le rôle est de mettre les autres en valeur. Donc de perdre. Dans le cadre de notre série de reportages sur la défaite, La Presse vous présente Barry Horowitz, un des faire-valoir les plus connus du milieu.

Guillaume Lefrançois
Guillaume Lefrançois La Presse

Tout amateur de lutte qui se respecte se souvient de ces émissions du samedi midi au 12, constituées de combats entre une vedette et un faire-valoir – un « jobber », comme on dit dans le milieu.

Ces faire-valoir étaient souvent des lutteurs de la région où avait lieu le spectacle, qui obtenaient ainsi une sorte d’audition avec la toute-puissante WWF (aujourd’hui la WWE).

Mais il y en avait quelques-uns qu’on reconnaissait au fil des ans, parce qu’ils avaient justement un talent pour mettre les vedettes en valeur. Le Brooklyn Brawler en était un. Ce type, dont l’uniforme consistait en un jeans et un chandail déchiré des Yankees de New York, était tout aussi grognon dans l’arène que lorsque La Presse l’a appelé pour cet article ; au bout d’une minute, il a raccroché.

« Iron » Mike Sharpe en était un autre. L’homme fort de Hamilton, reconnu pour ses cris tonitruants dans l’arène, nous a quittés en 2016, à l’âge de 64 ans.

Et puis il y avait Barry Horowitz. Sa signature : une tape qu’il se donnait dans le dos, comme pour se féliciter lui-même, quand l’annonceur maison le présentait ou lorsqu’il réussissait une belle manœuvre.

« Je faisais ce geste quand je participais à des tournois de lutte olympique au secondaire, mais je le faisais de façon nonchalante. Ce n’était pas exagéré et je ne le faisais pas pour être arrogant. Mais une fois, je me suis fait disqualifier pour ce geste !, raconte Horowitz, encore incrédule, au bout du fil.

« Je m’en suis toujours souvenu. Donc, en lutte professionnelle, quand je jouais le méchant, j’ai recommencé à le faire. Pas cinq fois par combat, question de ne pas exagérer, mais je trouvais le bon moment. »

> Voyez un combat de Barry Horowitz

Défaite après défaite

C’est à la fin des années 80, quand il a été embauché par la WWF, que Horowitz a été étiqueté comme un perdant dans ses combats.

Selon le site encyclopédique Cagematch, il a présenté une fiche de 14 victoires et 75 défaites en 1987. Les deux années suivantes, son dossier n’était pas sans rappeler celui des « Nordindes », à la même époque : 27 victoires, 203 défaites.

Entendons-nous : les résultats des combats sont connus à l’avance. Un lutteur ne perd pas parce qu’il est moins gros, moins fort, moins rapide que son adversaire. Mais évidemment, plus un lutteur perd, moins il a de chances de devenir une grande vedette.

Certains lutteurs n’aiment pas perdre. C’est une question d’ego. Mais il faut être professionnel. Un scénariste va préférer tel ou tel gars. Ça arrive ! Tu ne peux pas faire une scène et exiger d’avoir une ceinture !

Barry Horowitz

« À mon avis, les lutteurs qui se préoccupent de leur fiche victoires-défaites devraient peut-être lâcher la lutte professionnelle, aller dans les arts martiaux mixtes et voir ce qui se passe. À part Brock Lesnar [qui l’a fait] et Kurt Angle [champion olympique à la lutte], il n’y en a pas beaucoup qui survivraient. »

Horowitz a donc pleinement embarqué dans son rôle. À défaut d’avoir été une grande vedette, il estime avoir été très bien traité par la WWF. « J’y gagnais bien mieux ma vie que dans les autres fédérations », assure-t-il.

Il se faisait aussi un point d’honneur de « bien » perdre.

« Il y aura toujours un gagnant et un perdant. Tout est dans la façon dont tu perds. Si tu perds et que t’as l’air de n’importe quoi, que ton linge vient du Walmart, ce n’est pas réussi. Mais si t’as tout donné, dans un bon combat de 20 minutes contre Kurt Angle, les gens vont se souvenir du combat. Ça, c’est un des scénarios.

« Ensuite, tu tombes parfois sur des adversaires qui ne savent pas lutter. Ça prend donc des gars comme moi, qui savent lutter. Quand le gars arrive et tout ce qu’il sait faire, c’est secouer les câbles et donner des coups de poing, ça prend quelqu’un pour le mettre en valeur [on comprend ici une allusion peu subtile à – sans le nommer – l’Ultimate Warrior]. Mais si je luttais avec Bret Hart, Owen Hart ou Shawn Michaels, le combat était encore meilleur, car l’autre aussi pouvait me mettre en valeur. Dans tous les cas, pourquoi devais-je me révolter ? T’es un pro. Fais ton travail. »

De toute façon, Horowitz admet que, contrairement à une écrasante majorité de lutteurs, il n’a jamais vraiment aspiré à devenir champion. « Je voulais juste me rendre, montrer que je suis quelqu’un et faire de l’argent. Si on m’avait donné le choix entre perdre contre Kurt Angle pour le triple du salaire et devenir champion, j’aurais pris la paye ! »

La valeur de la victoire

N’empêche, les rares victoires étaient de belles marques de reconnaissance. Au milieu des années 90, Horowitz avait eu droit à une victoire dans un combat télévisé contre Skip (Chris Candido), un lutteur qui incarnait un mec en forme et un peu trop fier de l’être. Quand l’arbitre a fait le compte de trois, les commentateurs ont réagi comme si c’était la première victoire à vie de Horowitz.

Quand on m’a dit que j’allais gagner, je pensais que c’était une blague. Mais j’ai suivi le plan, j’ai réalisé que ça allait réellement se passer. Je suis toujours à 100 % dans mes matchs. Et j’étais à 150 % dans celui-là !

Barry Horowitz

Les spectateurs l’ont visiblement senti – du moins ceux qui n’étaient pas figés d’incrédulité – et ont chaleureusement applaudi le vainqueur inattendu.

> Voyez la victoire de Barry Horowitz

On vous parlait d’« Iron » Mike Sharpe précédemment. Le collègue de NHL.com Dave Stubbs a déjà été arbitre dans des galas de la WWF au Forum et nous a raconté récemment qu’il avait officié dans un combat de Sharpe. « Quand je lui ai annoncé qu’il allait gagner, il s’est mis à pleurer. Gagner au Forum, ça signifiait beaucoup à ses yeux, car son père avait aussi lutté ici », se souvient le journaliste.

Professeur

Barry Horowitz a maintenant 60 ans et demeure en Floride. « Je vais au gymnase six fois par semaine et je suis un nutritionniste certifié, dit-il fièrement.

« Je pourrais probablement encore lutter de temps en temps, mais j’ai mal à l’épaule et au cou. J’ai un fils de 25 ans. Je n’ai aucune raison de mettre ma sécurité en danger pour retourner lutter. »

Par contre, il estime avoir du savoir à transmettre et aimerait bien se faire engager par une des fédérations majeures. En attendant, il accepte des contrats à gauche et à droite.

« J’essaie d’enseigner comme on me l’a enseigné. Ça commence par comment rentrer dans le ring, faire le premier contact, les prises de base, les choses qui ne sont plus enseignées aujourd’hui. Quelle personnalité adopter dans l’arène, dans le vestiaire, auprès des amateurs. »

Avec son vécu, il peut aussi rappeler qu’on n’a pas besoin d’être un champion pour gagner sa vie de façon honorable et se rendre utile à sa fédération.