Au cours des prochaines semaines, nous vous offrirons une analyse de chacun des repêchages du Canadien depuis 2003. Cette cuvée coïncide avec l’entrée en poste de Trevor Timmins à titre de directeur du recrutement amateur chez le CH. Nous replongerons dans le contexte de l’équipe à la veille de chaque cuvée, rappellerons les déclarations enthousiastes de l’époque, avant de terminer avec le bilan.

Mathias Brunet Mathias Brunet
La Presse

LE CONTEXTE

Les fans du Canadien sont encore grisés par les succès de l’équipe en séries éliminatoires. Jaroslav Halak a offert des performances extraordinaires et le CH a atteint le carré d’as.

Pierre Gauthier, on le rappelle, a pris la relève de Bob Gainey à titre de directeur général du Canadien en février 2010. Mais Gainey demeure consultant au sein de l’organisation.

Après la saison, une restructuration va suivre. Cinq recruteurs amateurs sont congédiés dans les mois qui suivent : Dave Mayville (Ontario), Denis Morel (Québec), Antonin Routa (République tchèque), Pelle Eklund (Suède) et Nikolai Vakourov (Russie). Vaughn Karpan, qui en menait large au sein du groupe et le plus ardent défenseur du choix de David Fischer en 2006, sera affecté au volet professionnel après le repêchage. Le directeur du recrutement amateur Trevor Timmins est maintenu en poste par Gauthier. « Trevor est ici et Trevor est ici pour rester, déclare Gauthier aux journalistes. Notre personnel de recruteurs fait du bon travail et nous sommes clairement au-dessus de la moyenne de la ligue au repêchage depuis que Trevor est avec nous. Au repêchage, après une poignée de joueurs exceptionnels, le reste du premier tour devient en quelque sorte un long deuxième tour. Si des premiers choix au repêchage performent moins bien, mais que des choix de deuxième ou troisième ronde marchent bien, ça revient au même. »

Gauthier a été actif depuis son arrivée. Une semaine avant le repêchage, il a réglé la controverse de gardiens en échangeant Halak aux Blues de St. Louis en retour de Lars Eller. Il a mis sous contrat Tomas Plekanec pour six ans. Sergei Kostitsyn s’apprête à faire ses valises pour Nashville.

Le Canadien possède seulement cinq choix au repêchage en première, deuxième, quatrième, cinquième et septième ronde. Le choix de troisième ronde avait été cédé pour Mathieu Schneider et celui de sixième pour repêcher le gardien Petteri Simila un an plus tôt.

LES CHOIX

La mode est encore aux gros défenseurs. Erik Gudbranson, 6 pieds et 5 pouces et 215 livres, constitue le troisième choix au total par les Panthers de la Floride après Taylor Hall et Tyler Seguin, malgré un potentiel offensif limité. Dylan McIlrath, 6 pieds 5 pouces lui aussi, est choisi au dixième rang par les Rangers de New York. Derek Forbort, 6 pieds 4 pouces et 220 livres, est repêché au 15e rang par les Kings de Los Angeles.

Un autre défenseur géant, Jarred Tinordi, 6 pieds 6 pouces et 225 livres, est toujours disponible au 20e rang. Il est le capitaine du programme de développement américain. Il est robuste et possède une très bonne mobilité, mais son potentiel offensif demeure très limité.

Selon certaines rumeurs, il est dans la mire des Canucks de Vancouver. Les Canucks repêchent 25e, deux rangs devant le Canadien. Montréal parvient finalement à effectuer un échange avec les Coyotes de l’Arizona pour avancer de quelques rangs. Ils offrent leur choix de première ronde, 27e au total, et leur choix de fin de deuxième ronde, 57e au total, en retour du 22e choix et d’un choix de quatrième ronde, 113e au total.

Tinordi, dont le père, Mark, un défenseur lui aussi, a joué pour Bob Gainey avec les North Stars du Minnesota, devient donc le premier choix du Canadien. Il comble une certaine lacune puisque la banque d’espoir de défenseurs de l’équipe compte peu de défenseurs aussi robustes.

Le Canadien ne repêchera donc pas avant la quatrième ronde. Il opte d’abord pour Mark MacMillan et pour le défenseur des Screaming Eagles du Cap-Breton, Morgan Ellis.

En cinquième ronde, le Canadien opte pour un petit ailier de 5 pieds 8 pouces Brendan Gallagher, ignoré jusqu’ici malgré 41 buts et 81 points avec les Giants de Vancouver. Un analyste de RDS déchire presque sa chemise en ondes. Il espérait voir le Canadien donner une chance à Jonathan Brunelle, des Voltigeurs de Drummondville, plutôt qu’à un attaquant inconnu de la Colombie-Britannique. Brunelle ne sera pas repêché finalement. Le Canadien lui offrira une invitation à son de développement.

QUELQUES CITATIONS

C’est un repêchage typique où il y a huit ou dix gars qui sont vus par tout le monde comme étant les favoris. Après, c’est comme une longue deuxième ronde qui se rend même en troisième ronde.

Le DG Pierre Gauthier, seul autorisé à s’adresser aux médias lors du repêchage.

Il est probable que toutes les organisations regardent (les joueurs russes) de la même manière. Ils représentent un risque additionnel. C’est déjà difficile de projeter un jeune joueur dans l’avenir. Lorsqu’on doit en plus se demander s’il viendra jouer dans la LNH, cela complique les choses.

Le DG Pierre Gauthier, avant le repêchage.

Seulement deux joueurs ont été repêchés en provenance de la KHL en première ronde, Vladimir Tarasenko, au 16e rang par les Blues, et Evgeni Kuznetsov, au 26e rang par les Capitals, cinq rangs après Tinordi.

Il semble que nous soyons satisfaits. Les recruteurs sont ceux qui connaissent les joueurs. On se fie sur leur évaluation. Nous avions quatre choix et c’était quatre choix importants. Non, je ne m’occupe pas de ça. Vous savez, au repêchage la pire chose c’est d’avoir un peu de connaissance. C’est pire que de n’avoir aucune connaissance. Je préfère n’avoir aucune connaissance sur les joueurs.

Le DG Pierre Gauthier

LA SUITE

Tinordi a joint les rangs des London Knights de London dès la saison suivante. On lui a aussi demandé de jouer aux matamores. Il a reçu quelques claques sur la gueule. Ça n’a pas aidé à sa progression.

Sa production offensive au niveau junior est demeurée fort modeste : 14 points, dont un but, en 63 matchs à sa première année, 16 points, dont deux buts, en 48 matchs l’année suivante. Il a tout de même participé au Championnat mondial junior avec les États-Unis en 2012.

Le jeune homme avait bel et bien une mobilité intéressante pour un garçon aussi costaud. Mais le hockey se joue avec un petit bout de caoutchouc noir et Tinordi semblait incapable de manipuler une rondelle. Le hockey avait bien changé depuis l’époque de son père.

Après trois saisons dans la Ligue américaine, et quelques brefs rappels à Montréal, il est échangé en 2016 par Marc Bergevin en Arizona pour Victor Bartley et le dur à cuire John Scott. Aussi bien dire qu’on s’en débarrassait. Bartley a joué neuf matchs à Montréal et Scott un, le dernier de sa carrière.

Tinordi a passé trois autres années dans la Ligue américaine. Il a persévéré. Les Predators de Nashville l’ont finalement rappelé cet hiver. À 28 ans. Au moment de l’interruption de la saison à Nashville, il jouait de façon régulière au sein de la troisième paire. Il a même joué plus de 20 minutes à plusieurs reprises.

Ces gros défenseurs repêchés en première ronde n’ont pas eu une grande carrière. Gudbranson a disputé 518 matchs, mais dans un rôle limité. Les Panthers l’ont pourtant préféré à Ryan Johansen, Jeff Skinner et Cam Fowler. McIlrath, dixième choix au total, est toujours dans la Ligue américaine. Forbort a mis sept ans à s’établir dans la LNH.

Non seulement le Canadien n’a-t-il pas choisi le bon joueur, mais il a gaspillé un choix de deuxième ronde pour l’obtenir. À son année de repêchage, Tinordi jouait au sein d’un programme américain qui comprenait aussi trois défenseurs de talent, Justin Faulk, Jon Merrill et Stephen Johns, tous repêchés en deuxième ronde. Montréal a opté pour le moins doué des trois. Ce groupe comprenait aussi les attaquants Jason Zucker et Bryan Rust. On a carrément manqué de flair.

Mais tout n’est pas négatif. Brendan Gallagher est devenu l’un des meilleurs joueurs de sa cuvée. Il a été boudé pendant quatre rondes en raison d’un coup de patin déficient. Une majorité de recruteurs ne le croyaient pas capable de résister aux rigueurs de la LNH en raison de ce handicap et de sa petite taille.

Vaughn Karpan, coupable en 2006 d’avoir prêché pour Fischer, a eu du pif cette fois. Il est l’homme derrière ce choix. Il est aussi le seul recruteur d’un club de la LNH à avoir entretenu un contact soutenu avec lui avant le repêchage, écrivait Arpon Basu, dans un long reportage consacré à Gallagher en septembre 2019.

Karpan agit à titre de directeur du personnel des Golden Knights de Vegas aujourd’hui. Il est l’un des principaux architectes de cette équipe surprenante. Comme quoi tous les bons hommes de hockey peuvent se tromper à l’occasion…

Si le repêchage était à refaire, Brendan Gallagher constituerait un choix du top douze. Il vient au cinquième rang au chapitre des buts derrière Tyler Seguin, Jeff Skinner, Taylor Hall et Vladimir Tarasenko. Sans une blessure et l’interruption de la saison, il aurait probablement obtenu une troisième saison consécutive de 30 buts ou plus.

Les Panthers de la Floride, qui détenaient pourtant six choix dans les deux premières rondes, n’ont pas été foutus de repêcher un seul joueur de ce calibre. Idem pour Tampa, Dallas, Atlanta et New York, qui repêchaient pourtant parmi les onze premiers.

Seulement quatre joueurs de cette cuvée ont obtenu au moins deux saisons de 30 buts ou plus : Tyler Seguin, Jeff Skinner, Vladimir Taranseko et Gallagher.

L’ailier droit du Canadien constitue l’une des perles du repêchage et il sauve la face après une désastreuse première ronde. Dénicher un attaquant de premier trio avec seulement cinq choix, dont aucun en deuxième et troisième ronde, relève quand même de l’exploit. Gallagher n’était même pas sur place au repêchage. Il mangeait une soupe chez lui lorsque son agent l’a appelé pour lui apprendre la nouvelle !

Seulement 28 des 210 joueurs choisis cette année-là ont disputé au moins 400 matchs dans la LNH.

NOTE FINALE 7/10

Les choix du Canadien en 2010

Jarred Tinordi, défenseur, 1re ronde, 22e total.

S’est finalement établi dans la LNH cet hiver, à 28 ans.

Mark MacMillan, centre, 4e ronde, 113e total.

Trop faible pour la Ligue américaine, joue désormais au Danemark.

Morgan Ellis, défenseur, 4e ronde, 117e total.

Montrait de belles promesses, a disputé trois matchs à Montréal, joue désormais dans la KHL.

Brendan Gallagher, ailier, 5e ronde, 147e total.

L’un des meilleurs joueurs de la cuvée 2010 dans la LNH.

John Westin, ailier, 7e ronde, 207e total.

Il n’a jamais quitté la Suède. Il agit désormais à titre de préparateur physique pour le club Timra.

À LIRE

J’ose rarement recommander mes propres textes, mais pardonnez-moi de faire exception aujourd’hui, puisque cette interview avec André Savard cadre parfaitement avec la thématique des repêchages du Canadien.