Le destin du Canadien aurait sans doute été bien différent si la direction de l’équipe, le propriétaire George Gillett et le président Pierre Boivin, n’avaient pas décidé de rétrograder le directeur général André Savard au profit de Bob Gainey en juin 2003.

Mathias Brunet Mathias Brunet
La Presse

L’équipe aurait pu miser sur le gros joueur de centre tant désiré, Jeff Carter, et probablement aussi sur Claude Giroux. Le fameux repêchage de 2003 a eu lieu 18 jours après l’arrivée de Gainey. Celui-ci avait du rattrapage à faire. Il ne connaissait pas les joueurs du Canadien et il n’était pas employé d’un club de la LNH depuis 18 mois.

« Je l’ai dit publiquement, j’aurais pris [Jeff] Carter, a confié André Savard à La Presse au cours des derniers jours. Je le connaissais bien. J’avais été le voir jouer dans la région de Toronto, à Guelph, Kitchener. J’avais fait une tournée de la Ligue junior de l’Ontario. On était petits au centre et lui, c’était un centre costaud. J’aimais ses mains, mais son patin restait à se développer. »

Comme on venait de lui tirer le tapis sous les pieds, deux ans après son embauche, André Savard n’a pas osé contredire Trevor Timmins à la table du Canadien lors du repêchage. « Trevor aimait Kostitsyn. Moi aussi je l’aimais, mais entre les deux, c’était l’autre. Mais Bob Gainey était devenu le patron. Si j’avais encore été DG, j’aurais mis mon droit de veto avec Carter, c’est certain. »

Carter a été repêché par les Flyers de Philadelphie au 11e rang, tout juste après Kostitsyn. Celui-ci a connu des débuts prometteurs, mais des problèmes de consommation ont gâché la suite de sa carrière. Carter en est à sa 15e saison. Il totalise 732 points, dont 382 buts, en 1040 matchs. Il a connu huit saisons de 25 buts ou plus, dont quatre de 30 buts ou plus et une de 46 buts. Il a remporté la Coupe Stanley deux fois avec les Kings de Los Angeles.

PHOTO GARY A. VASQUEZ, ARCHIVES USA TODAY SPORTS

Jeff Carter

Savard n’aurait cependant pas pu empêcher le Canadien de rater Bergeron. « J’avais demandé à nos recruteurs qui étaient les joueurs classés dans les deux premières rondes, pour aller les voir si j’avais l’occasion. Bergeron n’était sur aucune liste. »

Le Canadien n’était pas le seul à sous-estimer Bergeron. Il figurait au 28e rang des joueurs nord-américains sur la liste de la Centrale de recrutement de la LNH. En y ajoutant les espoirs européens, on pouvait s’attendre à le voir repêché en fin de deuxième tour ou au troisième tour même. Les Québécois Steve Bernier, Marc-Antoine Pouliot, Marc-André Bernier et Maxim Lapierre devançaient même Bergeron sur la liste de la Centrale !

L’histoire derrière le choix de Patrice Bergeron

L’ancien recruteur des Bruins de Boston à l’époque, Daniel Doré, avait accepté de raconter à La Presse, en février 2019, l’histoire derrière le choix de Bergeron. À l’aube de son année de repêchage, en août 2002, il était destiné à être choisi vers le quatrième ou cinquième tour. Bergeron a progressé à un rythme intéressant, mais il fallait avoir l’œil puisque son jeu n’offrait rien de spectaculaire.

« On avait un “pointeur” dans les Maritimes, Don Matheson, il faisait du recrutement à temps partiel pour nous tout en travaillant pour une commission scolaire en Nouvelle-Écosse. Don, qui est décédé aujourd’hui, nous avait suggéré en début de saison d’y jeter un œil. Il parlait d’un choix de milieu de repêchage. Patrice avait été correct, sans plus. C’était à la fin d’un voyage du Titan, les joueurs étaient peut-être un peu fatigués. Mais il avait été assez bon pour m’inciter à le revoir. »

Le recruteur en chef des Bruins, Scott Bradley a été plus choyé. Bergeron a marqué trois buts lors de sa première visite. Bradley s’est vite entiché du jeune homme. « Parfois, un seul match déclenche tout, dit Daniel Doré. J’ai moi aussi continué à le suivre et j’ai découvert ses qualités. En deuxième moitié de saison, il a commencé contrôler le jeu de façon beaucoup plus régulière qu’à l’automne. »

À son grand étonnement, peu de recruteurs de la LNH se sont déplacés cet hiver-là pour voir Bergeron à l’œuvre. Les Maritimes ne sont pas à la porte, il faut le rappeler. « Il y avait aussi Bruno Gervais avec le Titan, mais les équipes croyaient sans doute qu’il n’y avait pas grand-chose à aller recruter là-bas. En se basant sur le peu de recruteurs là-bas, on était convaincus d’ailleurs qu’il allait être disponible en deuxième ronde. »

Bradley et les Bruins adoraient Bergeron, mais ils ont pris le pari d’attendre et de jeter leur dévolu sur un joueur plus haut sur leur liste au premier tour, le défenseur Mark Stuart.

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André Savard est demeuré dans l’organisation pendant trois années supplémentaires, à titre de bras droit de Gainey, DG du club-école et recruteur amateur à ses heures. En 2006, il dit s’être battu pour Claude Giroux.

« Cette fois-là, à Vancouver, j’ai mis mon poing sur la table pour Giroux, dit Savard. Trevor pourrait le confirmer. J’ai forcé la note, même si je savais que j’allais probablement partir sous peu pour Pittsburgh.

« Les décisions étaient intenses à table entre un recruteur influent dans le groupe et moi. Eux, ils voulaient David Fischer. Trevor, il jonglait entre les deux. C’est Bob qui a tranché, après consultations. Il a décidé que c’était l’autre, que je ne connaissais pas du tout. Mais Giroux, je le connaissais par cœur. Ils étaient un à côté de l’autre sur nos listes, 16e et 17e. Mais ça n’a pas eu lieu. »

Giroux, repêché au 22e rang, est le quatrième compteur de l’histoire des Flyers. Avec 815 points, il devrait atteindre la marque symbolique des 1000 d’ici quelques années. David Fischer, le 20e choix au total, n’a pas joué un seul match dans la Ligue nationale.

Urquhart et Plekanec

La plus grande déception de Savard parmi ses choix au repêchage ? « Probablement [Cory] Urquhart, que j’avais vu à l’œuvre, et qui a été repêché en deuxième ronde l’année de Bergeron. »

Sa plus grande satisfaction ? « Tomas Plekanec, répond-il. On avait eu nos réunions du repêchage au Colisée de Québec en 2001. Notre recruteur en République tchèque l’aimait, mais il était trop loin à mon goût sur la liste. Je l’avais vu jouer en Europe et j’ai demandé de corriger le tir. On ne l’aurait pas eu sinon. »

Plekanec a été repêché au troisième tour, 71e au total. Il a disputé 1001 matchs en carrière, obtenu 608 points, au 13e rang dans l’histoire de l’équipe, six points de moins que Mats Naslund, 17 de moins qu’Elmer Lach.

Il a pourtant offert un rendement plus modeste à sa première année dans la Ligue américaine en 2002-2003, avec 46 points en 77 matchs.

« Je suis devenu GM à Hamilton et je me rappelle avoir eu des meetings avec lui. En République tchèque, le centre était toujours en retrait et il continuait à jouer de cette façon. Je lui ai dit : “Ici, ça ne fonctionne pas comme ça. Quand c’est à ton tour de faire de l’échec-avant, tu y vas. Commence à courir après la rondelle. Tu ne développeras pas ton patin sinon. Tu es revenu en zone défensive, mais tu ne fais aucun échec-avant. Tu vas être davantage en mouvement.” Il a fait son stage dans la Ligue américaine. Il avait du Guy Carbonneau dans le nez. »