Arts et être vous propose chaque dimanche un témoignage qui vise à illustrer ce qui se passe réellement derrière la porte de la chambre à coucher, dans l’intimité, loin, bien loin des statistiques et des normes. Cette semaine : Sophie*, 39 ans

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

C’est assez. Sophie ne veut plus rien savoir de la sexualité. Bon nombre de déceptions, rejets et peines plus tard, elle a décidé de mettre une croix sur le projet et a carrément fait le « deuil d’une sexualité à deux ». Et à l’écouter se raconter avec légèreté, on dirait qu’elle le prend plutôt bien.

La jeune femme, qui n’a pas encore 40 ans, se raconte sans gêne (littéralement couchée dans son lit, les épaules dénudées et les cheveux ébouriffés à la caméra), un petit lundi matin, entre plusieurs fous rires, comme si nous étions les meilleures amies du monde.

« J’ai découvert la sexualité à 18 ans, avec mon patron de l’époque, dans un hôtel cheap du centre-ville de Montréal », commence-t-elle en force, dans un grand éclat de rire. Monsieur était en couple, et elle le savait, mais elle était néanmoins éperdument amoureuse. Elle va s’en souvenir toute sa vie : « Dans le taxi du retour, il m’a donné 15 $ dans la main. Je vais toujours me le rappeler. Ça a commencé comme ça… », dit-elle, avec un soupçon de fatalisme et d’amertume, quoique visiblement sans trop de rancune. « Est-ce que c’est ça, la sexualité ? », s’est-elle demandé.

Suivent quelques aventures (« tout le temps très ordinaires, précise-t-elle, je me sentais toujours inadéquate »), jusqu’à ce que Sophie rencontre son tout premier amoureux, une relation qui dure cinq ans.

« Avec lui, ça a été super satisfaisant, enfin », résume-t-elle. Satisfaisant, à un détail près : « Sauf que j’avais toujours l’impression d’être dans la performance. Comme dans un film porno. »

Elle s’explique : « J’ai beaucoup réfléchi à ça, parce que je savais qu’on se parlait aujourd’hui, Silvia. »

Les hommes de ma génération ont été les premiers à être autant influencés par la porno. Et c’est toujours ça : les prouesses.

Sophie

En un mot : le show. La performance. L’acte, et non le ressenti. « Le plaisir et la sexualité plus intime n’étaient jamais là. »

Un exemple ? « Ce premier chum-là, je vais toujours me le rappeler, au bout de trois ou quatre ans, il m’a dit : “j’aimerais ça que tu t’achètes un one-piece en filet”. » Elle pouffe de rire. Ce qu’il faut savoir, c’est que Sophie est « un peu dodue », explique-t-elle. Mais bonne joueuse, elle plie : « J’ai mis le fameux one-piece et je me suis sentie comme un gros boudin. Mais pourquoi je fais ça ? », éclate-t-elle de rire de plus belle.

« Ç’a toujours été ça, poursuit-elle. Les prouesses. À un moment donné, le trend sur les sites pornos, c’étaient les relations anales. Ensuite, ç’a été les fellations. Je ne compte plus le nombre de fois où je me suis fait mettre un pénis dans le fond de la gorge… »

Avec le temps et les années, la relation a fini par s’« effriter », jusqu’à ce que Sophie découvre que monsieur la trompait. Une première d’une série d’infidélités dans sa vie, vous verrez.

Loin de s’apitoyer sur son sort, la jeune femme poursuit son récit avec entrain et une désarmante bonne humeur.

Elle passe ensuite tout près de deux ans célibataire. « Mais dans ma tête, à 25 ans, ça ne se pouvait pas passer deux ans sans relations sexuelles. Alors je me suis inscrite sur un site. » Elle y fait une rencontre décevante (« je me suis sentie comme un gros morceau de viande »), avant de rencontrer un nouvel amoureux, avec qui l’histoire s’étire cette fois deux ans. De nouveau, elle constate que monsieur la trompe en cachette. Rebelote. « Et là aussi, je me suis sentie comme un gros morceau de viande. »

Et puis ? Et puis, fin vingtaine, elle décide qu’elle en a assez de se faire avoir. Elle aussi, elle va profiter de la vie. Coucher « comme un homme », comme elle dit. « Et je me suis mise à multiplier les rencontres… »

En un an, Sophie couche avec une trentaine d’hommes. « Des hommes rencontrés sur des applis, dans des bars, des connaissances communes, honnêtement, de n’importe quelle façon, Silvia », raconte-t-elle, en riant toujours.

Et ? « Correct. » Sans plus, comprend-on.

Encore une fois, c’était toujours dans la performance, avec toujours la même séquence : fellation, pénétration, vite, vite, vite, rough, rough, rough, merci bonsoir.

Sophie

De son côté, elle y prend moyennement plaisir. « En fait, je les note, dit-elle en riant de nouveau. Très satisfaisant, average, et bof. Et les très satisfaisants se font très rares… »

Vient ensuite une énième relation, énième infidélité (« j’ai trouvé des photos de sa collègue toute nue dans son ordi ! »), avant que Sophie recommence à enchaîner les conquêtes. Pourquoi donc, au fait ? « Pour me convaincre que je suis dans la game, répond-elle franchement. J’ai toujours espoir que là-dedans, je vais trouver mon prince charmant… »

Pas exactement, mais mi-trentaine, elle rencontre tout de même son dernier chum, une histoire franchement satisfaisante qui dure un an. Au lit ? « Super satisfaisant, pour la première fois ! », s’émerveille-t-elle (brièvement). « Il était vraiment à l’écoute, pas dans la performance. […] C’est le premier à m’avoir demandé : aimes-tu ça ? » Le premier à s’être intéressé à son plaisir à elle, quoi.

Elle ne le cache pas. Elle est ici « très amoureuse ». Mais (il y a encore un mais) : « Ça s’est terminé quand il m’a annoncé qu’il était polyamoureux. Moi, je ne suis pas ouverte à ça. C’est tellement pas moi… »

C’était il y a deux ans et demi, précise-t-elle. Eh oui, elle a « passé la barre [psychologique] des deux ans ! », dit-elle en riant. « Et c’est correct ! »

Et c’est surtout fini, en fait. Parce qu’elle n’en peut plus des « rejets » et autres expériences « tellement pas humaines ! ». Les hommes qui deletent son profil après une brève nuit, c’est assez. « Et c’est super fréquent, et c’est horrible ! Mais je n’ai plus envie de me sentir comme un morceau de viande. C’est plus ça que je veux. Je suis rendue là ! »

Rendue là : célibataire et fière de l’être. Certes, c’est plus dur en pandémie, elle en convient. Alors elle lit, elle fait de la peinture, bref, elle s’occupe. Et elle ne s’en porte que mieux. « Le contact avec les inconnus ne me manque pas », tranche-t-elle.

C’est d’ailleurs le message qu’elle espère ici lancer. « C’est correct de ne pas vouloir subir ça, croit-elle. C’est correct, la vie est belle pareil. […] Le bonheur, ça ne passe pas que par une sexualité active ! » Voilà, c’est dit.

* Prénom fictif, pour protéger son anonymat

Exceptionnellement, la prochaine rubrique Derrière la porte sera publiée samedi. Bonne lecture !