Arts et être vous propose chaque dimanche un témoignage qui vise à illustrer ce qui se passe réellement derrière la porte de la chambre à coucher, dans l’intimité, loin, bien loin des statistiques et des normes. Cette semaine : Julie*, 26 ans

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

Blonde aux yeux bleus, en camisole au décolleté plongeant, Julie* a l’air d’une jeune femme comme tant d’autres. À un détail non négligeable près : à 26 ans, elle est vierge. Et surtout fière de l’être. C’est qu’elle attend le bon. Le seul. Le vrai. L’homme de sa vie, avec qui elle espère passer sa vie, justement.

Elle nous a donné rendez-vous un matin de février, dans un joli café du centre-ville. Les yeux maquillés derrière ses lunettes carrées, le nez percé et quantité de colliers agencés autour du cou, elle s’exprime le plus naturellement et généreusement du monde. C’est qu’elle en a long (particulier et nuancé) à raconter.

Dur de cacher notre incrédulité : est-ce son éducation ? La religion ? Julie hoche la tête, en évitant la question. C’est qu’elle n’a pas envie d’aller là. Enfin, pas tout de suite. Elle s’est préparée. Et d’abord, elle a envie de s’expliquer. Autrement. Rationnellement, disons.

« Je suis très outgoing, j’ai beaucoup d’entregent, je suis dégourdie et j’ai une bonne vie sociale. Je fais plein d’activités, beaucoup de sport, mais j’ai aussi un côté intello, je vais à des cafés philo, j’ai souvent des 5 à 7 avec la job », lance-t-elle, comme si elle voulait dissiper d’emblée tous les stéréotypes possibles. Ce n’est que plus tard, en toute fin d’entretien, qu’elle confiera par ailleurs aller à l’église les dimanches, ne pas boire d’alcool (« j’ai du fun sans ») ni toucher aux drogues (« ça ne m’intéresse pas ») et, surtout, se sentir « complètement » en décalage avec son entourage. Mais nous y viendrons.

C’est qu’avant, il y a autre chose. Ceci explique peut-être cela, mais pas forcément. Julie est visiblement une fille déterminée, avec une confiance du tonnerre. Et ses choix sont les siens, qu’on se le dise. « Et j’ai fait ce choix : je veux attendre avant de coucher avec quelqu’un, d’avoir un peu la conviction que c’est la personne avec qui je veux passer ma vie », résume-t-elle, en prenant une gorgée de latte au lait de soya.

Pour moi, le sexe, c’est quelque chose que je prends vraiment au sérieux. C’est l’acte ultime du don de soi. L’acte le plus intime. Deux corps qui fusionnent. Et même sans l’avoir vécu, j’ai l’intuition qu’il y a quelque chose qui se passe au niveau émotionnel.

Julie

C’est si important qu’elle n’a même jamais eu d’amoureux. Tout au plus a-t-elle embrassé deux ou trois garçons, à vie. Oui, c’est vrai. « L’engagement, pour moi, c’est quelque chose de vraiment important. » Bref, elle ne s’est jamais « engagée ». Et personne ne s’est non plus « engagé » avec elle. Même au primaire (« je n’étais pas dans les plus populaires »), encore moins au secondaire (« je me fondais dans la masse »). Arrivée au cégep, elle s’est surtout concentrée sur ses études, idem à l’université (« je suis allée en droit, et le droit, c’est mortel pour la vie sociale »). Les quelques garçons qui lui ont plu étaient soit déjà en couple, soit gais. Soit pas intéressés.

On ose : est-ce qu’elle a malgré tout découvert son corps, s’est-elle déjà touchée, masturbée ? « C’est sûr que je l’ai déjà fait, répond-elle sans hésiter, par curiosité. Mais sur un an, ça se compte sur les doigts d’une main. Je ne ressens pas un besoin. » Aurait-elle une plus petite libido que la moyenne ? « Je ne dirais pas ça, répond-elle, en hésitant encore moins. Mais j’ai l’impression que ça me donnerait plus de frustrations qu’autre chose. Je ne suis pas particulièrement attirée vers ça. J’ai eu des sensations, mais on ne peut pas dire que j’ai tripé… » Cela dit, il lui arrive de voir un homme et de ressentir effectivement une attirance, là n’est pas la question.

Alors quoi ? « C’est en lisant la Bible », finit-elle par confier. Nous y venons enfin. Car elle n’a pas fini de nous surprendre. Non seulement elle l’a lue, mais trois fois en plus. En français, puis en vérifiant certaines concordances, dans des dictionnaires hébreux et grecs. Oui, oui, pour de vrai. « Je la prends au sérieux, la Bible, dit-elle, devant notre amusement. Je ne prends pas ça tout cru dans le bec ! »

C’est ici qu’elle finit par confirmer qu’elle a effectivement été élevée dans la religion (protestante), fréquentant l’église tous les dimanches pendant une bonne partie de son enfance. Mais le message de l’Église ne l’a pas convaincue, précise-t-elle. Car si l’on prescrit effectivement de rester vierge jusqu’au mariage, c’est sans explication, comme une sorte de « règle », se souvient-elle, un « diktat », « un commandement », « une loi ou quelque chose ».

Mais c’est tellement pas ça dans la Bible ! C’est pour ça que je dis que tout ça ne me vient pas de l’Église, mais bien de ma lecture de la Bible !

Julie

« Dans la Bible, il n’y a pas cette notion de mariage, mais plutôt d’être en couple forever, enchaîne-t-elle. Ce n’est pas une loi, mais un conseil : quand tu couches avec quelqu’un, il se passe quelque chose au niveau émotionnel. » Quelque chose de fort. D’unique. « C’est l’acte ultime de connexion avec quelqu’un », récite-t-elle. D’où ce fameux choix d’attendre le bon.

Soit dit en passant, non, elle ne tient pas à rencontrer quelqu’un de vierge comme elle. Mais à tout le moins quelqu’un qui la respecte. Idéalement, partage ses croyances. Elle ne juge pas non plus ses amis qui pensent autrement, et ne se sent pas non plus jugée. « Ils trouvent ça spécial, mais comme je suis quelqu’un d’assez spécial, dit-elle en riant, c’est pas trop surprenant ! »

La preuve, quand on lui fait des avances, et on devine que cela doit arriver, elle ne passe pas par quatre chemins : « Je sais ce que tu veux », « ça n’arrivera pas », « je n’irai pas chez toi ». Dure d’être plus claire.

Julie se confie depuis une heure et tant de questions demeurent : et si la fameuse connexion n’est pas au rendez-vous ? « Je sais que ça va être maladroit, surtout de ma part, il n’y aura pas de feu d’artifice, et j’aurai mal », répond-elle du tac au tac. Et s’il y a tout simplement incompatibilité ? « Dans ma vision, le plaisir, ce qui rend le sexe agréable, ça se bâtit, je vois ça comme un projet de couple. Je n’ai pas de filtre, je communique beaucoup, et je vais m’attendre à ce que l’autre communique aussi. »

Enfin, en attendant, a-t-elle l’impression de passer à côté de sa jeunesse ? « À cause du sexe ? Non. Mais je suis en manque de tendresse. Ça, oui. […] J’ai surtout hâte de dormir en cuillère plus que de coucher avec quelqu’un. D’écouter un film collé, juste d’avoir quelqu’un qui me fait sentir qu’il tient à moi… »

Et a-t-elle confiance que ça va finir par arriver ? « Je prends un jour à la fois, dit la jeune femme en souriant toujours. Je suis quelqu’un d’optimiste, je vois le verre à moitié plein et j’ai le bonheur facile. Alors oui, j’ai encore confiance… »

* Prénom fictif, pour protéger son anonymat.