Arts et être vous propose chaque dimanche un témoignage qui vise à illustrer ce qui se passe réellement derrière la porte de la chambre à coucher, dans l’intimité, loin, bien loin des statistiques et des normes.
Cette semaine :  Sébastien*, 56 ans

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

Sébastien* a fait beaucoup de folies dans sa vie. Bien des conneries aussi. Et s’il n’aime pas trop l’étiquette de « sexolique », il y a assurément un peu, beaucoup de ça en lui. Et tellement plus aussi. 

Le quinquagénaire est venu de Saint-Jean-sur-Richelieu (à l’époque pré-confinement) pour se raconter. « Trouver un sens », comme il dit. Et puis surtout « éveiller des consciences ». Parce que la sexualité est une affaire « complexe ». Et il en est la preuve incarnée. 

« J’ai un bon bagage. Vous pourriez écrire un méchant livre, dit l’homme, étonnamment lucide face à ses “complexités”, justement. J’ai expérimenté un paquet de choses en lien avec le sexe, jusqu’à tant que je vive une expérience qui a fait tout basculer. Ça m’a amené à une prise de conscience. » 

Une prise de conscience, et surtout plusieurs introspections, qui ont ponctué le fil de sa vie. Mais nous y viendrons plus loin.

Sébastien a découvert la sexualité sur le tôt, vers 15 ans, et d’emblée, « ça ne s’est pas très bien passé ». « J’étais très égoïste. Égoïste comme tu ne peux pas croire… »

Toute ma vie, ç’a été ça : des conquêtes. L’une après l’autre. Du cruising. Je revenais, je repartais. Je ne sais pas combien de fois…

Sébastien

Il soupire profondément. Longuement. Puis enchaîne avec son récit. On devine que ses souvenirs sont flous. Reste qu’il insiste pour nous parler d’une aventure avec une voisine, plus ou moins à la même époque. On ne saisit pas trop pourquoi, jusqu’à ce qu’on comprenne que cette fille, appelons-la Julie, il l’a revue à plusieurs reprises dans sa vie. Et elle l’a marqué. Profondément. « On a toujours eu un lien, se souvient-il. Je pense que c’est avec elle que j’ai eu ma première pénétration complète. » 

Ses histoires se suivent ensuite, pêle-mêle, sans hiérarchie ni émotion. « Et puis j’ai habité avec une autre. Juste une amie. On avait des rapports, mais il n’y avait pas de connexion. » C’était « ordinaire », se souvient-il. « Mais je le faisais pareil. » Pourquoi ? De nouveau : « Une part d’égoïsme… », croit-il. 

Par un concours de circonstances, il retrouve ensuite sa fameuse Julie. Il doit avoir 20 ans. Cette fois, et probablement pour la première fois, il tombe follement amoureux. « Et c’est à ce moment que ma sexualité a changé, confie-t-il. J’étais amoureux, c’était le jour et la nuit. Le désir était présent. Partagé. […] Je n’étais pas juste dans mon plaisir à moi, mais dans le plaisir de l’autre… » 

Malheureusement, l’histoire ne dure pas. « Et ç’a été ma grosse peine d’amour. Un événement majeur dans ma vie. Ça m’a fait tellement mal. J’étais déchiré. » 

C’est à cette époque qu’il commence à faire sa première « introspection ». « J’ai bouffé des livres, assisté à des groupes d’hommes, j’ai navigué. » C’est aussi là (est-ce relié ?) qu’il se met à fréquenter des salons de massage. Souvent. Régulièrement. Des dizaines et des dizaines de fois. « C’est un buzz, analyse-t-il. Il y a un lien avec l’imaginaire. C’est très puissant. L’anticipation. […] L’excitation qui monte. Puis finalement, il y a l’expérience, pouf, et ça ne correspond pas pantoute ! » Il éclate de rire.

J’avais vécu l’expérience ultime, la vraie connexion. Peut-être que je recherchais, inconsciemment, à vivre la même chose avec une masseuse ?

Sébastien

Les années passent. Sébastien a maintenant 30 ans. Il vit avec une énième femme, se sépare, puis après les masseuses (ou en parallèle ?), explore du côté des lignes téléphoniques. Puis des sites de rencontre. Un clic et il part rencontrer une femme. À n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. « Tout était une occasion, se souvient-il. J’avais une frénésie de conquêtes. La satisfaction d’avoir une prise. » Combien ? Il est incapable de chiffrer. « Je n’ai jamais tenu de compte. Mais c’était une consommation régulière. » 

Le mot est bien choisi : toutes ces « consommations », donc, sont sans lendemain. Une fois et basta. Il ne se protège même pas. Et ne s’en cache pas. « C’est fou hein ? Je m’en crissais… » 

Ses « introspections » ont porté leurs fruits. Sa réflexion en dit long : « Ça n’a rien à voir avec la logique, enchaîne-t-il. Ta pulsion est dans tes tripes. Pas dans ta tête. Quand ça te pogne, ce n’est pas maîtrisable. Ma raison ne fonctionnait pas pour me mettre un stop. »

Oui, je m’en rendais compte. J’avais cette lucidité. Je cherchais un sens. Mais pas assez pour que ça arrête. Ça ne fonctionne pas comme ça…

Sébastien

Tout cela jusqu’au jour où – et on y arrive enfin – tout a « basculé », poursuit Sébastien. Deuxième événement majeur dans sa vie : un soir, ou plutôt une nuit (ou très tôt un matin ?), il se retrouve chez une femme, et ressent tout à coup un profond malaise. « Je n’avais pas un bon feeling. » La femme en question lui dit qu’elle attend un ami. Un ami ? Il panique. « Ça ne fait pas partie du scénario pantoute. »

Arrive le type en question, avec ses gros bras tatoués de partout. « Et là, j’ai peur. Décrisse d’icitte et vite, se dit-il. J’ai peur de mourir… » Il part et, à ce jour, s’en félicite. « Mais pourquoi je me suis rendu là ? Pour baiser ? Juste me vider les couilles ? C’est pas ça dans le fond que je veux, mais pourquoi c’est là que je me retrouve ? C’est complètement tordu. Démesuré. Ça n’a pas de sens ! » 

Début 2000. Sébastien se retrouve au sein des Sexoliques anonymes. Vit d’autres déceptions, dont de tristes retrouvailles avec sa fameuse Julie. C’est que les années ont fait leur temps, et ils ne se retrouvent pas tant. 

Et maintenant ? « Je suis fatigué… », laisse-t-il tomber. 

Cela fait plus de deux heures qu’il se raconte. On lui demande de conclure. Un jour à la fois, dit-il, il a commencé par cesser d’aller sur l’internet. Il s’est trouvé de nouveaux loisirs : il joue de la musique et mixe. « Je fais ce que j’ai à faire : mon lavage… » 

Il a surtout cessé de culpabiliser. Oubliez le mot « sexolique ». « Je dirais que je suis un individu avec une grande vulnérabilité au sexe. Je vais toujours être vulnérable. Mais j’ai trouvé une maîtrise », nuance-t-il. S’il est plus heureux ? Lucide, il conclut, dans un éclat de rire : « Non. Je n’ai pas le bonheur facile. Mais le bonheur, ça n’a rien à voir avec le sexe ! »

* Prénom fictif, pour protéger son anonymat.