Arts et être vous propose chaque dimanche un témoignage qui vise à illustrer ce qui se passe réellement derrière la porte de la chambre à coucher, dans l’intimité, loin, bien loin des statistiques et des normes.
Cette semaine : Dominique*, 52 ans

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

Dominique a 52 ans. Grande, rousse, distinguée, rien ne laisse deviner ce qui occupe ses temps libres, encore moins ses soirées. Et pourtant, elle mène toute une double vie. Et elle a voulu se confier ici.

« Parce que j’ai quelque chose à dire », s’est-elle dit, en lisant, ici et là, des témoignages d’hommes qui fréquentent des escortes, comme elle. Des femmes qu’on entend peu, ou pas, sur qui on a souvent des opinions arrêtées, et qui en ont entendu de toutes les couleurs en matière de préjugés. « J’aimerais que les gens s’ouvrent l’esprit », souhaite-t-elle.

Rencontrée aux tout débuts de la crise du coronavirus, elle nous a d’abord donné rendez-vous dans un chic bar d’hôtel. Lieu qu’on a dû modifier, vous vous en doutez, pour les raisons que l’on sait, pour finalement se rencontrer au café Cherrier (avant que les cafés ne soient à leur tour obligés de fermer), déserté en ces temps particuliers. Avec son long manteau de laine, ses bottes noires et son col roulé beige, elle a tout à fait l’air d’une habituée. À peine maquillée, les ongles faits mais discrets, elle respire la discrétion, en fait.

« J’ai 52 ans, mais je dis que j’en ai 44 », sourit-elle. Parce que l’industrie est ainsi faite qu’une femme de son âge plaît moins. Et pourtant. Dieu sait si elle est séduisante. D’ailleurs, elle s’est rapidement mise de son plein gré en arrêt (en sorte de « quarantaine ») pour une période indéterminée. « Je ne rencontre personne. Et je n’ai pas eu de problème. Tout le monde comprend. Un seul client m’a contactée sur FaceTime…, ajoute-t-elle, d’un air entendu. Il a trouvé une solution… »

Cela étant dit, cette quarantaine forcée ne l’inquiète pas trop. Il faut dire qu’elle ne dépend pas de ses revenus d’escorte. Elle travaille aussi à temps plein, à son compte, en communications.

Mais socialement, la quarantaine, c’était la chose à faire. Mes clients, je ne sais pas où ils sont allés, où sont allés les gens qu’ils fréquentent, etc.

Dominique, 52 ans

Dominique se plie au jeu des confidences d’une voix douce, calme, à peine audible. Avant d’en venir à son emploi actuel, elle a longtemps mené une vie plutôt « tranquille », commence-t-elle, « rangée ». « J’ai eu ma première relation sexuelle a 16 ans, […] je me suis mariée dans la vingtaine. Divorcée dans la trentaine. » Sa sexualité à l’époque était plutôt « vanille », et son mari n’était pas très « friand du sexe, se souvient-elle. Un cunnilingus, pour lui, c’était une job… » Bref, non, elle n’était pas tout à fait satisfaite. Si elle l’a trompé ? Elle hoche la tête : « Je suis partie à la place. »

S’en sont suivies deux relations. Une première qui a mal fini (« il était manipulateur »), et une deuxième plutôt marquante : « On était très confortables dans notre sexualité l’un avec l’autre. » C’est avec ce compagnon qu’elle a exploré du côté de l’échangisme, du triolisme, ils ont même fait affaire avec des escortes, bref, engagé des femmes. Bilan ? « J’ai aimé ça ! Lui aussi, d’ailleurs… »

Une fois séparée, Dominique a eu « envie d’essayer », poursuit-elle, comme si cela allait de soi. « J’étais rendue là dans ma sexualité. » C’était il y a moins de 10 ans. Elle avait 45 ans.

Tout naturellement, elle a d’abord contacté une amie dominatrice, rencontrée par l’entremise de ses explorations avec son ex-compagnon. Celle-ci l’a invitée dans un donjon, au centre-ville de Montréal. « J’ai adoré, dit-elle. Adoré le jeu, cette intimité, être avec quelqu’un qui nous fait confiance à 100 %, quelqu’un de complètement dépendant. Moi ? Je joue un rôle. »

Elle nous raconte sa toute première expérience à titre de dominatrice à son tour, face à un client qui aimait se faire attacher, suspendre, puis balancer. « J’étais surprise, je ne savais pas trop quoi en penser, reconnaît-elle. Mais je voyais que ma partenaire [l’amie dominatrice en question] lui parlait beaucoup, il y avait beaucoup de communication, d’alternance entre douleur et tendresse, et je me suis rendu compte que ces gens-là ont besoin de ça. Ça les replace. Ça les ground. » Ces « gens-là » avec leurs fantasmes particuliers (l’un aime s’habiller en femme, l’autre a un fétiche des pieds, un troisième aime se faire sodomiser), des fantasmes « pas standards », poursuit-elle, « ils ont un gros secret et c’est lourd pour eux ». Faisant preuve d’une empathie hors norme, elle rajoute : 

Et je me sens privilégiée qu’ils me fassent assez confiance pour m’embarquer dans leurs secrets.

Dominique, 52 ans

Parce que depuis, elle aussi travaille dans ce donjon. À noter, ici, avec ces quatre clients qu’elle voit respectivement quelques fois par année, il n’y a jamais de pénétration. Il y a une mise en scène, un jeu, certes, puis « [elle] masturbe et c’est terminé, c’est simple comme ça ».

C’est d’ailleurs pourquoi Dominique a décidé « d’élargir [son] offre » : « parce que j’ai des besoins sexuels à combler », poursuit-elle. On se souvient qu’elle est célibataire depuis. Pour ce faire, elle a mis une petite annonce, échangé avec quelques candidats avant de les rencontrer, puis a finalement pris quatre nouveaux clients. Tous ont le même profil : fin cinquantaine, début soixantaine, ce sont des hommes mariés depuis des années, mais qui vivent une relation platonique avec leurs femmes. « C’est le scénario type », reconnaît-elle. Des hommes qu’elle trouve toujours intéressants, « des chefs d’entreprises, tous », beaux, intelligents, avec une conversation et des intérêts variés. Sexuellement ? À nouveau « vanille », reconnaît-elle. À part un, à qui elle a personnellement offert un « triolisme » à son anniversaire (« il m’en parle encore »), ces hommes cherchent tout simplement un « contact physique », une « écoute », « quelque chose qu’ils n’ont pas, qu’ils n’ont plus… »

Quant à Dominique, elle se dit ici « comblée » : « Ils sont toujours contents de me voir, je sais qu’on va avoir de bons moments ensemble, et ça m’apporte beaucoup au niveau de mon estime de moi […]. J’étais rendue là dans ma sexualité », dit-elle à nouveau. Si elle sait bien qu’un jour ou l’autre, elle voudra davantage d’une relation (« et là, je vais probablement arrêter »), d’ici là, elle espère que son témoignage pourra ouvrir quelques esprits. « Le travail du sexe, ça ne se passe pas que dans le fond d’une ruelle. Ce n’est pas sale, insiste-t-elle. Et si ces hommes viennent nous voir, c’est parce qu’ils ont des besoins qui ne sont pas comblés. C’est parce que leur couple ne communique plus… », conclut Dominique, qui se définit à l’inverse comme une « oreille », une « épaule », en un mot, une « amie intime ».

*Prénom fictif, pour protéger son anonymat