Arts et être vous propose chaque dimanche un témoignage qui vise à illustrer ce qui se passe réellement derrière la porte de la chambre à coucher, dans l’intimité, loin, bien loin des statistiques et des normes.
Cette semaine : Mélanie*, 39 ans

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

À quand un portrait de couple heureux, qui a survécu aux années, aux crises, aux infidélités ? À quand quelque chose d’inspirant, finalement ? Mélanie*, elle, a tout essayé pour sauver son couple. Toute seule. Bref, en vain. Entretien.

Son message ressemble à un cri du cœur. C’est que Mélanie en a assez de lire des histoires qui semblent faire l’« éloge » de l’infidélité : « L’envers de la médaille, c’est qu’il y a une personne qui souffre quelque part… », nous a-t-elle écrit, l’automne dernier, laissant deviner une peine toute fraîche, et une douleur bien vive.

Rencontrée un midi de janvier, la grande et néanmoins discrète brune aux longs cheveux raides en remet : « On parle beaucoup du bonheur du couple et de sa sexualité, mais un couple, ce n’est pas juste ça, dit-elle d’une voix douce et calme, malgré tout. Et là, il m’est arrivé ce qui m’est arrivé… »

Alors voilà : Mélanie a 39 ans, elle a passé 16 ans avec le père de ses enfants ; 16 belles années, sans jamais se chicaner. Le bonheur pur, du moins à ses yeux. De grands yeux bruns qui, malgré sa peine et sa voix vacillante, ne se rempliront pas une seule fois de la rencontre.

« Mon meilleur ami, mon âme sœur… »

Ils se sont rencontrés à 20 ans, dans un camp. Leurs débuts ont été fusionnels. Sexuellement ? « Super, j’avais un orgasme à chaque fois, on avait une belle communication, on avait du plaisir, on riait, je n’ai aucun souvenir négatif de nos débuts sexuels. » C’est par la suite que ça s’est corsé.

En résumé : ils se sont fréquentés un an, puis ont emménagé ensemble. C’est ici que Mélanie s’est montrée moins épanouie, disons. Plus pudique. Ils avaient quelques colocs, et elle ne se sentait pas à l’aise. Au lit, elle avait peur de faire du bruit : « J’étais gênée, je ne voulais pas déranger. » Autant elle aime et aimait la sexualité, autant elle cumulait les complexes : « La lumière allumée, je n’aimais pas. »

N’empêche. Malgré tout, ils avaient une belle sexualité, même si, côté fréquence, elle a du mal à chiffrer. « Je n’ai jamais compté. Ça n’avait aucune importance. Peut-être deux fois par semaine au début, puis une fois par semaine, maximum aux deux semaines ? Et là-dessus, on a eu trois enfants. »

Ces enfants, justement, sont arrivés très vite. Deux ans plus tard, très exactement. « Ce n’était pas planifié, dit-elle, mais on ne s’est pas posé la question. On le gardait. » Elle avait 23 ans. « Et j’ai été malade du début à la fin. » Elle vomissait « tout le temps ». Sexuellement ?, redemande-t-on. « Je le faisais, mais j’avais tout le temps mal au cœur. Mais je n’ai jamais senti de pression », précise-t-elle, deux, trois fois plutôt qu’une. Bref, malgré ses nausées, tout allait bien, croyait-elle.

On se disait : il y a l’amant, l’amoureux, l’ami, et quand il y a eu les enfants, il y a eu le parent. Si l’amant était moins là, l’amoureux et l’ami prenaient la place…

Mélanie

« Le sentiment amoureux était tellement fort, poursuit-elle, on connectait tellement. Notre relation n’était pas basée là-dessus [le sexe], et je n’ai jamais senti de pression… », répète-t-elle de nouveau.

Jusqu’au jour où, mi-trentaine, Mélanie a vécu une crise. Sa « crise de la quarantaine, à 35 ans ». C’était après son troisième enfant. Elle a traversé une grosse remise en question personnelle (« qui suis-je ? »), amoureuse (« je ne voulais plus qu’on me touche »), bref existentielle (« je me sentais passée date »). Une thérapie plus tard (avec l’obligation de faire l’amour toutes les deux semaines, ordre du thérapeute), elle s’est sentie guérie. « J’ai réglé des choses, et je me suis sentie en paix. » Et son couple ? Si ses amis ont traversé des crises à cette même époque, chaque fois qu’elle demandait : « est-ce que nous, on est corrects ? », son amoureux acquiesçait. « S’il me disait oui, je me disais que moi, je n’avais pas de frustration : j’avais mon amoureux, mon ami, mon parent, et mon amant, aux deux semaines. » Bref, de son côté, tout allait bien. Et elle n’a jamais trop creusé le sien…

« Je ne t’aime plus »

Et puis voilà que son amoureux a changé d’emploi, il est parti en voyage d’affaires et, « c’est cliché », mais c’est tout de même ce qui est arrivé : il est tombé dans les bras d’une autre. Une collègue, par-dessus le marché.

À son retour, Mélanie a illico voulu aller en thérapie de couple. Mais pas lui. Il était « mélangé » et voulait faire son chemin. Alors Mélanie a attendu. Au passage, il lui a fait quelques reproches : « On ne le faisait pas assez, mon manque de libido enceinte, etc. » Et elle a encaissé. Ensuite, ils sont partis en voyage. Un voyage en famille, prévu de longue date. Là-bas, Mélanie a tout fait pour réparer les pots cassés : « J’avais la libido dans le tapis, on faisait tout le temps l’amour. » Mais encore ? « La lumière allumée ! Dans la douche, n’importe où, quand les enfants étaient occupés. » Mais ça n’a pas suffi, dit-elle, sait-elle. « Il était ailleurs. »

Au retour du voyage, elle l’a mis à la porte. Il est parti (chez la fameuse collègue), puis est revenu, deux, peut-être trois fois ? On a perdu le compte. Chaque fois, Mélanie l’a accueilli. Recueilli. Entre une dépression de son côté, puis du sien. Hospitalisation en prime. Pourquoi elle a fait ça ? « Parce que je l’aime, déclare-t-elle, en nous fixant intensément. Je l’ai dans la peau. C’est le père de mes enfants. C’est très judéo-chrétien, mais quand je m’engage, c’est pour la vie… » Sauf que visiblement, pas pour lui. Parce qu’il a fini par partir de nouveau. Vous savez où.

C’était au début de l’automne. Depuis, et à travers leurs aller-retour, Mélanie s’est reconstruite, elle a rencontré des hommes, bref essayé de s’amuser. « Il me reprochait ma sexualité, alors je voulais savoir : est-ce que je suis si poche ? » Et puis ? « Je ne les aimais pas. Et moi, j’ai besoin d’une connexion. » Et de ce côté-là, elle s’« autosuffit… »

Aujourd’hui, Mélanie revient de loin. Elle est seule. Et c’est très bien ainsi. « Je vais avoir 40 ans, et j’ai hâte, dit-elle en souriant, enfin. À la nouvelle année, j’ai fait le bilan et j’ai pleuré ma vie. Mais au bilan : je suis restée fidèle à mes valeurs… » Parlant de valeurs, une dernière réflexion, pour la fin : « On a droit à cinq heures de médiation gratuites quand on se sépare, constate-t-elle. Pourquoi ce ne serait pas cinq heures de thérapie de couple, en amont ? On dirait que le système est fait pour qu’on se sépare… »

* Prénom fictif, pour protéger son anonymat