Arts et être vous propose chaque dimanche un témoignage qui vise à illustrer ce qui se passe réellement derrière la porte de la chambre à coucher, dans l’intimité, loin, bien loin des statistiques et des normes. Cette semaine : Stéphane*, fin de la vingtaine

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

Stéphane* n’a jamais eu de blonde de sa vie. Ça le pèse. Ça le hante. Et ça l’obsède. Pour en finir avec sa solitude (et sa virginité), il a fini par se payer une escorte, puis une autre, et enfin une troisième. Et ces femmes qu’il côtoie depuis lui ont sans doute sauvé la vie. Récit.

« J’arrive à la trentaine et je n’ai encore jamais eu de relation amoureuse, malgré bien des essais », nous a-t-il écrit l’automne dernier, dans un message laconique, teinté d’une tristesse manifeste, avant de nous donner rendez-vous dans un petit café anonyme, dans le coin de Trois-Rivières. Avec sa tête rasée, ses bras musclés et son look décontracté, Stéphane a l’air d’un type tout à fait ordinaire. Son célibat prolongé n’en est évidemment que plus surprenant.

« Non, jamais, jamais, répète-t-il d’emblée, en nous fixant droit dans les yeux. J’ai déjà été en amour, mais ça n’a jamais cliqué. Je me suis même déjà fait dire par une fille que j’étais un homme à marier. Ce qui est insultant : je ne l’intéressais pas… »

On devine dès ses premières confidences qu’il en a lourd sur le cœur. Et surtout long à raconter. Avec un débit accéléré, il relate que dès le primaire, il se souvient d’avoir été intéressé par les filles. Au secondaire, « je me sentais à part des autres : je cherchais, comme je cherche encore aujourd’hui. Mais je n’ai jamais trouvé ». À travers toutes ces années, il en a tout de même aimé plusieurs. « Mais ça n’a jamais été réciproque. » Même quand on a essayé de le « matcher », ça n’a pas fonctionné. Jamais. « Ça ne cliquait pas. »

Arrivé à 24 ans, il n’avait toujours jamais touché à une femme. Jamais embrassé « de sa vie ». À le voir insister ici sur les faits, on devine la (triste) suite : « J’étais au bout du rouleau. Au bord du suicide… » « Désespéré. » C’était il y a quelques années.

À la recherche de chaleur humaine

Et c’est à ce moment précis qu’il a pris la décision – peut-être la meilleure de sa vie, en tout cas celle qui lui a sans doute sauvé la vie – de se payer une escorte. « Ça a l’air superficiel, tranche-t-il. Mais j’avais besoin de voir c’est quoi, avoir l’attention d’une femme… »

On l’interrompt ici pour savoir : cette première fois, c’était comment ? Était-il nerveux ? Stressé ? Il rougit. « Oui, répond-il. Beaucoup… » Ce qu’il a le plus apprécié ? « L’attention, répond-il, sans la moindre hésitation. La chaleur humaine. » C’était une femme plus âgée, fin trentaine, « super fine », se souvient-il.

Autant on parle en mal de ce monde dans les médias, autant quand tu rentres dedans, tu réalises que ce ne sont pas toutes des droguées, qui font ça par obligation… Moi, j’ai un très grand respect pour ces femmes-là…

Stéphane, fin de la vingtaine

Mais encore ? Sa première relation sexuelle, c’était comment ? « Plaisant », répond-il seulement, pudiquement. On comprend que ça n’est pas du tout de cela qu’il a envie de parler. Son propos est ailleurs. Il reprend : « J’aurais aimé que ça soit comme pour le monde normal. Mais si j’avais attendu, je n’aurais encore jamais touché à une femme jusqu’à aujourd’hui… »

Si ces femmes (parce qu’il en a vu plusieurs depuis) l’ont aidé à sortir de son « désespoir » ? « Solide », hoche-t-il de la tête. « Oui, c’est du sexe. Mais une escorte, ce n’est pas juste ça. C’est beaucoup de chaleur humaine, répète-t-il, une oreille, un peu de compagnie justement. C’est beaucoup plus large que simplement du sexe. »

Après cette première expérience, Stéphane ne le cache pas, il a espéré que les choses débloquent, côté relations. « Je ne me sentais pas tant différent, mais au moins, j’avais connu c’était quoi… Je me disais que ça allait peut-être débloquer. Ou j’espérais que ça débloque. Que je pourrais rencontrer. Mais ça n’a pas adonné… »

Ce n’est pas faute d’avoir essayé. Tous les « Tinder de ce monde » y sont passés. « Je ne pogne pas. Avec photos, textes, ou pas textes, des matchs, je n’en ai pratiquement jamais. Et si j’ai un match, les filles ne répondent pas… » Il s’est fait « coacher » par une coloc, s’est même inscrit dans une agence de rencontres. Toujours sans succès. « Je suis dans une génération de marde, croit-il. Les filles sont difficiles, et les couples sont jetables. Moi, mes parents ont été mariés 36 ans. Et ça fait 45 ans qu’ils sont ensemble ! », souligne-t-il, mi-fier, mi-envieux.

Plus que du sexe

Du coup, faute de mieux, depuis, Stéphane ne fréquente que des femmes du milieu. « C’est un hobby de riche », concède-t-il. « Alors c’est selon comment je me sens. » Tantôt toutes les deux semaines, tantôt tous les trois ou quatre mois. Il dit préférer les femmes plus mûres. « Les plus jeunes sont moins agréables. Elles sont plus à l’argent… » Ses soirées se déroulent aussi toujours plus ou moins selon le même scénario : un verre ou deux, puis « on jase de tout ou de rien », dit-il, « comme avec une vieille amie ». Il ne prend jamais de petit forfait à 15 minutes. « Ça ne m’a jamais intéressé. Je veux passer du temps, ce n’est pas juste du sexe. » Toujours une heure, voire deux.

Sa dernière « fréquentation » lui a même offert une nuit. Oui, « offert » : « en tant qu’amis », précise-t-il. Il n’en revient toujours pas. « On a dormi collés, collés », dit-il, les yeux tout à coup illuminés. On le devine ému, voire un poil amoureux. Et ce n’est pas faux. « Il ne faudrait pas, précise-t-il, mais oui, je ressens quelque chose. Mais elle a un chum… » Et elle a surtout remis les points sur les i : « J’ai traversé une ligne, lui a-t-elle récemment dit, la prochaine fois, il faudra payer… »

On le voit ici blessé. Encore. « J’aimerais ça que ce soit vrai. Une vraie relation. C’est un de mes rêves. Rencontrer quelqu’un. Vivre une vraie relation, tout simplement, répète-t-il. J’ai juste vécu ça toute ma vie : des déceptions. Le mal de l’amour, sans vraiment le bonheur… Là, c’est comme si je vivais une rupture, sans avoir jamais eu de relation. »

C’est précisément pourquoi il nous a écrit. Pour « donner au suivant », dit-il en souriant timidement. « Peut-être que je ne suis pas tout seul, même si j’ai l’impression de l’être… »

Des idées noires ? Si vous ou un de vos proches êtes en détresse, appelez sans frais, partout au Québec, le 1 866 APPELLE (277-3553).

* Prénom fictif, pour protéger son anonymat