Arts et être vous propose chaque dimanche un témoignage qui vise à illustrer ce qui se passe réellement derrière la porte de la chambre à coucher, dans l’intimité, loin, bien loin des statistiques et des normes.
Cette semaine :  Charlotte*, 53 ans

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

Une belle fille comme toi, célibataire ? Celle-là, Charlotte* n’en peut plus de l’entendre. Mais alors plus du tout. Pour cause : cela fait maintenant 17 ans qu’elle est seule. Et qu’elle cherche. Activement, par-dessus le marché. Rencontre avec une célibataire directe, énergique, limite expéditive, qui n’a pas sa langue dans sa poche.

Sans blague : de toutes nos entrevues pour cette chronique, celle-là aura sans doute été la plus rapide. Moins d’une heure, chrono. La plus enflammée, probablement. Et la plus actuelle, sans aucun doute. Car entendons-nous : les témoignages de gens seuls, qui cherchent, en vain, l’âme sœur, sont légion.

« Il est épais ! », lance-t-elle tout de go, à peine assise devant nous, dans un Starbucks de l’ouest de la ville. Elle vient à peine de terminer sa journée qu’on la devine déjà pompée. « Son discours est imbécile ! […] Tu la veux où ta claque, innocent ! Je fais pitié et je m’autoflagelle ! »

Mais de qui parle-t-elle comme ça ? De quelqu’un qu’elle ne connaît même pas, en fait. Mais dont les propos l’ont manifestement irritée : c’est notre Philippe*, ce célibataire quadragénaire en mal de blonde, dont le témoignage, l’automne dernier, à la fois banal et universel, a touché tant de lecteurs (et surtout de lectrices). Parce qu’ils sont nombreux, les célibataires aujourd’hui désillusionnés, à décrocher ainsi des sites de rencontres, ces outils algorithmiques inventés pour soi-disant nous faciliter la vie.

« Eille, ta gueule, insiste-t-elle. Vas-y sur les sites ! Chiale pas si tu ne t’aides pas ! Moi je chiale, mais au moins je fais des efforts ! »

Charlotte, 53 ans, petite, brune, et frisée, a de l’énergie à revendre, inutile de le préciser. Elle se confie avec un débit accéléré. On devine qu’elle a l’habitude de se raconter. Forcément : son histoire n’a pas beaucoup bougé en 17 ans. « Trop longtemps », reprend-elle. « Ah oui, ah oui, c’est pathétique, je n’exagère pas ! […] Moi ? C’est pathétique. Moi ? JE suis pathétique ! », poursuit-elle, mi-sérieuse, mi-rieuse. Un ton ambigu et divertissant, qui ne la lâche pas de l’entretien.

Tout avait pourtant bien commencé : Charlotte a eu sa première relation sexuelle à 17 ans, pile dans la moyenne des gens. Une première fois « correcte ». Quelques amourettes ont suivi ici et là (« Je ne m’en rappelle pas tant, ça fait longtemps ! »), avant qu’elle finisse par rencontrer son premier vrai chum, à 25 ans. Ils sont restés ensemble huit ans. Huit belles années, sexuellement parlant. « Bien, très bien, dit-elle, je ne peux pas en dire autrement ! Je jouissais régulièrement ! » L’histoire a pris fin parce que monsieur ne voulait pas d’enfant.

S’en est suivie une autre histoire, pendant un peu plus d’un an, avec un type plus jeune. Sexuellement ? Toujours « très bon, assure-t-elle, comme l’autre. »

Et puis ? Et puis… rien. « Plus rien, entre lui et maintenant, dit-elle, en nous fixant droit dans les yeux. J’ai eu deux ou trois histoires qui ont duré six mois, mais c’était plutôt des fréquentations. Ça n’a rien donné. »

J’ai passé vraiment, vraiment, vraiment longtemps sur les sites de rencontres…

Charlotte, 53 ans

Charlotte les a tous faits : Réseau Contact, Rencontre Sportive, Tinder, Adult Friend Finder. « J’ai passé six mois sur Réseau Contact sans recevoir un seul message, se souvient-elle. Et sur Rencontres Sportives, j’ai arrêté de compter le nombre de gars à qui j’ai écrit sans jamais avoir de réponse. »

Le ton est direct. Sans émotion. Il faut dire qu’elle constate. C’est un fait. Mais pourquoi ? Là est la question : « J’ai montré mon profil à tellement de monde, tout le monde me dit : “Tes photos sont super belles, ton texte est parfait !” » Elle n’en revient tout simplement pas. Il faut dire que pour ses 53 ans, Charlotte a une forme du tonnerre. Et pas un seul cheveu blanc. « Je ne veux pas me vanter, mais les filles de 53 ans, elles n’ont pas l’air de ça. Elles ne sont pas en forme comme moi. Je me fais donner 40-45 ans ! »

À travers les années, Charlotte a tout de même fait plusieurs rencontres mémorables. Des aventures d’un soir qui se sont multipliées. Au point que, là aussi, elle a arrêté de compter. Du lot, elle se souvient d’un Noir (« je ne veux pas faire de racisme »), de loin son meilleur amant à vie. Un Mexicain l’a aussi marquée, « doux, bon, agréable et à l’écoute ». « Mais tu deviens un peu dégoûtée, à juste rencontrer et baiser… »

Deux fois, tout récemment, elle a rencontré des types aux profils prometteurs, qui lui ont tous deux sorti la même cassette : « Je n’ai pas de papillons… » Vous le devinez ? Elle ne l’a pas digéré.

« Eille, moi non plus ! J’ai 53 ans, pas 14 !, a-t-elle rebondi, du tac au tac, nous dit-elle, texto à l’appui. Eille le smatte, crois-tu encore à la fée des étoiles ? Pas de papillons, OMG tu me tues ! »

Pour Charlotte, c’est d’ailleurs là que se trouve le nœud du problème : les hommes de sa génération veulent tout avoir, et rien en même temps, croit-elle : « Ils veulent tout avoir. Une fille indépendante, parfaite, mais si elle est trop indépendante, ou elle fait trop d’argent, oublie ça. Ils ne savent pas ce qu’ils veulent… » Ou bien alors ils cherchent une femme plus jeune, avance-t-elle, « une femme qui ne dira pas un mot ». De toute évidence, ce n’est pas elle.

Bref, « je ne pogne pas », laisse-t-elle tomber. Ceci dit, contrairement à notre fameux Philippe, Charlotte n’a pas l’intention de laisser tomber. Elle reste inscrite sur des sites. Parce qu’elle sait que ses chances de rencontrer, malgré tout, demeurent là. Pas au travail, où elle connaît tout le monde. Ni dans ses activités sportives, où, là aussi, elle a fait le tour. Elle a d’ailleurs une rencontre dans deux semaines. « Et je garde espoir ! », lance-t-elle, en disparaissant en coup de vent.

* Nom fictif, pour protéger son anonymat.