Arts et être vous propose chaque dimanche un témoignage qui vise à illustrer ce qui se passe réellement derrière la porte de la chambre à coucher, dans l’intimité, loin, bien loin des statistiques et des normes. Cette semaine : Violette*, 35 ans

Silvia Galipeau
Silvia Galipeau La Presse

Cela n’est pas qu’une histoire de transition. Mais surtout d’ouverture, de respect et, par-dessus tout, d’amour. Entretien avec une femme qui en a arraché, qui s’est questionnée et qui s’est accrochée. Une femme qui est, au bout du compte, plus amoureuse que jamais non plus de son chum, mais bel et bien de sa blonde.

Mise en garde : confusion de prénoms en perspective...

Violette a 35 ans. Elle nous a écrit cet automne pour raconter son vécu hors du commun et, sauf erreur, jusqu’ici jamais évoqué : la transition vue par la conjointe. De l’intérieur, donc. Une transition assez radicale, disons. Du jour au lendemain l’an dernier : « Je passais de femme en apparence hétérosexuelle à femme lesbienne en couple avec une femme trans », nous a-t-elle écrit. Vous suivez ? Ça a l’air complexe comme ça, mais vous verrez, c’est finalement d’une simplicité désarmante.

Rencontrée virtuellement dernièrement, avec ses longs cheveux bruns, ses grands yeux bleus et son look totalement naturel, on ne peut pas dire que Violette détonne. Sa vie, par contre, on le devine, si. Elle se prête au jeu du témoignage sans gêne, mais de manière archi-réfléchie.

« Ma découverte de la sexualité, ç’a été, je crois, assez jeune. Avec une relation amicale, une bonne amie, ma meilleure amie. On découvrait nos corps ensemble », se souvient-elle. Ça s’est passé à la fin du primaire. Ont suivi quelques histoires avec des hommes (« même si je ne me suis jamais considérée comme purement hétérosexuelle »), dont une pendant 10 ans (« assez conventionnelle »), avec un amoureux du secondaire.

Puis à la mi-vingtaine, il y a 10 ans, donc, sur un site de rencontres, elle tombe sur celle qui allait devenir sa conjointe. Mais qui était à l’époque, vous l’aurez compris, un conjoint. Nous l’appellerons X, faute de mieux, pour éviter la confusion. « On a été prendre un café et ç’a très bien cliqué », se souvient-elle encore, tout sourire. Physiquement ? « Tout ce qu’il y a de plus homme », répond-elle. Oui, même au lit. « Très hétéro, confirme-t-elle. Même si j’ai découvert assez tôt qu’il avait une certaine féminité. Là, je parle au masculin, parce que c’est au passé. Pour que ce soit moins mêlant », précise Violette, comme en s’excusant. Il faut dire qu’elle se fait un devoir, par « respect », de ne plus parler de X qu’au féminin depuis un an maintenant.

Une « féminité » ? « Une douceur, poursuit-elle, une sensibilité. Tant dans l’intimité que dans la façon d’être, très à l’écoute. » Par exemple ? « La lingerie. Moi je voyais ça comme appartenant au kink [fétichisme], ça s’y prêtait dans une dynamique sexuelle », rationalise-t-elle. Et rationalisait-elle à l’époque. Même si, en toute honnêteté, oui, ça l’a au départ un brin déstabilisée. « Ouin, dit-elle en souriant. Au début, je n’étais pas à l’aise, et puis c’est venu comme un jeu. Et j’y ai pris plaisir. »

Parce qu’on avait du fun. Sérieusement ! C’était une nouvelle relation, on était enthousiasmés, on se découvrait l’un l’autre […] et je voyais dans sa douceur une attention et un souci d’être bien ensemble. Je n’avais jamais vécu ça avant.

Violette

Jamais ? Jamais, tranche-t-elle. « Avant, il y a toujours eu un déséquilibre entre moi, la femme, et l’autre, l’homme. Là, il y avait réajustement : mon plaisir et mon excitation étaient considérés. »

Assez rapidement, le plaisir et la communication étant au rendez-vous (« ça coulait bien »), la curiosité en prime, tous deux ont aussi décidé d’explorer. Ensemble, puis chacun de son côté. « On ne se qualifie pas de monogames. Et on a cheminé dans cette non-monogamie. » Violette de son côté (à 90 % avec des hommes, surtout des amis), et X du sien (toujours avec des femmes). Parce que oui, pour X, « son orientation sexuelle, ç’a toujours été vraiment vers les femmes ».

Violette, croyez-le ou non, a même eu une aventure avec une trans, laquelle a duré quelques mois. C’était il y a quelques années. « J’ai toujours été une personne très ouverte, j’aime aller à la rencontre des gens, de leur vécu, c’était une femme très inspirante », se souvient-elle, en précisant au passage que toutes ses aventures ont toujours été « éthiques » : « Tous mes partenaires ont toujours été au courant que j’avais quelqu’un d’autre dans ma vie. » Et ? « Ne pas l’avoir su [qu’elle était trans], je ne pense pas que j’aurais pu le deviner. Le sexe féminin, et le sexe masculin, sont tous tellement différents... »

Toujours est-il que tout allait pour le mieux (elle et X ont même eu un enfant, il y a cinq ans), jusqu’à ce que l’an dernier, un soir de décembre, sans crier gare, X se confie : « Elle questionnait [oui, Violette passe ici au féminin] son identité de genre, songeait à faire une transition. » Sans jamais en avoir glissé un mot avant. Rien. On imagine le choc.

Et Violette confirme : « J’ai pleuré, j’étais choquée, excessivement anxieuse, à me sentir coupable... » Coupable ? Coupable de n’avoir rien vu. Et coupable de réagir ainsi, aussi.

Oui : coupable d’être la fille hyper ouverte d’esprit, qui accepte les réalités alternatives et que là, je vivais quelque chose de différent, et j’avais de la difficulté à l’accepter. Carrément.

Violette

Mais jamais Violette ne lui en a voulu. Au contraire. Même si la nouvelle était pour le moins inattendue, elle persiste à croire et à répéter que X ne lui a rien caché. « C’était refoulé », dit-elle. Il faut dire que X n’était pas tant « mal dans son corps d’homme » que « vraiment mieux dans un corps de femme ». Une distinction « importante », croit Violette, laquelle n’a toutefois en rien diminué son malaise à elle. « Comment je peux aimer autant cette personne-là, et avoir de la difficulté à accepter qu’elle devienne une femme ? Je l’adore, cette femme ! »

Une thérapie de couple plus tard, et grâce à l’appui inestimable de tous ses amis (« qui m’ont beaucoup aidée dans l’acceptation et la normalisation de mes émotions »), le confinement aidant (pas le choix de se parler !), Violette a finalement réalisé que le X qu’elle aimait demeurait : « C’est de la personne que je suis tombée en amour. Beaucoup plus que du pénis ! »

Une prise de conscience qui, dans les faits, et dans l’intimité, n’a pas été évidente. Du jour au lendemain, leur sexualité est devenue maladroite. Heureusement, pas trop longtemps. « C’est tellement con, on associe tellement la sexualité à la pénétration. Je me suis posé la question : comment on va faire ? Pourtant, on est des personnes créatives, et là, le rationnel est parti en courant, analyse-t-elle. On dirait que je ne savais plus comment agir avec, comme si tout d’un coup, tout avait changé. Comme si ça n’était plus la même personne. Je ne savais plus comment la caresser. J’avais peur de manquer de respect. »

Or, concrètement, dans son slip, X demeure à ce jour quasi identique, les changements venant tout en douceur, les hormones aidant. « Mais n’importe quel humain n’est pas fini, avance Violette. On s’adapte, on va faire autre chose. On est capable d’avoir du plaisir autrement ! »

Au-delà du deuil du pénis, donc, surmonté, et ça paraît, c’est surtout le deuil de la « vie facile » que Violette a dû faire. « Il y a un an, on était tout ce qu’il y a de plus normatif : un gars, une fille, un enfant, résume-t-elle. Là, j’ai eu peur de la stigmatisation. Et j’ai encore peur... »

Certes. Mais elle a confiance. « J’ai confiance parce qu’on s’aime incroyablement ! » Et c’est précisément pourquoi elle tenait tant à témoigner. Pour donner un son de cloche positif dans ce monde tabou s’il en est de la « transition de genre en situation conjugale ». Des histoires qui finissent bien, ça se peut. Malgré la montagne de défis (passés et à venir). Elles en sont la preuve incarnée. Eh oui, si vous voulez tout savoir, leur fillette est au courant. Et du haut de ses 5 ans, elle s’en fout. Le plus important pour elle : « papa et maman s’aiment... »

* Prénom fictif, pour préserver son anonymat.

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