Arts et être vous propose chaque dimanche un témoignage qui vise à illustrer ce qui se passe réellement derrière la porte de la chambre à coucher, dans l’intimité, loin, bien loin des statistiques et des normes. Cette semaine : Olivier*, 76 ans

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

Cela fait des mois qu’on doit se rencontrer. Plus d’un an, à dire la vérité. Mais Olivier* a hésité. Annulé. Puis repris rendez-vous. Avant d’être confiné. Un lundi matin ensoleillé d’automne, le voilà finalement et fièrement prêt, un manuscrit de sa vie en main, rien de moins.

C’est qu’il en a long à raconter. Du haut de ses 76 ans, Olivier a vécu toute une vie, riche, par moments trash, hors du commun, et surtout pleine de rebondissements. Et cet homme distingué raconte toutes ses tribulations, avec la plus grande dignité.

Il nous attend dans un café de l’est de la ville, joliment vêtu d’un veston bleu, avec des lunettes stylées et des souliers cirés. On devine un homme soigné. D’aussi loin qu’il se souvienne, il s’est aussi toujours senti « différent ». Élevé dans un rang en campagne, petit, Olivier aimait s’« isoler » : « J’avais peur que les gens découvrent quelque chose en moi. Quoi ? Je ne savais pas. Mais c’était un senti d’enfant. » Idem à l’adolescence. Tandis que les copains flirtent avec les filles, lui, ce sont ses voisins qui l’émoustillent. Cela dit, époque oblige, il se fait quelques blondes (« je voulais être comme les autres »), puis finit par se marier. À 24 ans. C’est là, avec sa femme, qu’il fait ses premières armes en matière de sexualité.

« Ordinaire, résume-t-il. Je n’étais pas dans mon élément. J’étais maladroit. Je ne l’avais pas. Ce n’était pas ma tasse de thé ! », dit-il en souriant timidement.

Ils ont tout de même deux enfants (« je me suis amélioré du mieux que j’ai pu »), sans jamais trop se parler de ce qui cloche (« on n’avait pas de communication »). Pourtant, ça n’allait pas, et pas que pour Olivier : « On en a parlé après le divorce avec ma femme. Et elle m’a dit son manque… »

Toujours est-il qu’au bout de plus de 15 ans à faire semblant, ses « pulsions » sont trop fortes. Et Olivier finit par mettre un mot sur son état : « je suis homosexuel ». Et puis ? Et puis rien. « On a braillé ensemble, et le lendemain, la vie a continué… »

L’apprentissage

Quelques semaines plus tard, ce qui devait arriver arrive : Olivier part. Il se trouve un appartement et, pendant quelques mois, vit sa « vraie sexualité » en ville, à Montréal. Comment ? Ça ne s’invente pas : en trouvant des « compagnons » dans les « petites annonces » de La Presse ! « Je spottais quelqu’un et on allait baiser ensemble. » Sa toute première aventure, il s’en souvient encore. Et pas en bien : ça s’est passé dans un sauna, sans charme, et surtout sans chimie. « Très ordinaire. Ça m’a déçu encore plus que la première fois avec ma femme ! Je ne voulais pas être là. Ça ne me correspondait pas. Et je ne suis jamais retourné là de ma vie… »

Les autres « compagnons » rencontrés sont ensuite plus mémorables. Mais pas tous. « Je considérais que j’étais en apprentissage. J’étais dans l’essai et erreur », résume Olivier.

Sauf qu’au bout de quelques mois, coup de théâtre : il recroise sa femme. Le courant passe. Puis une nuit, elle sonne chez lui. Et ils font l’amour « comme des malades ». « C’était vraiment bon. Je ne comprends pas trop. C’est difficile à expliquer. Comme si on se laissait aller… »

Alors sans trop réfléchir, ils « reprennent ». « Un acte irréfléchi » justement, dit-il aujourd’hui. Surtout qu’ils reprennent « comme si de rien n’était ». Une reprise qui dure, tenez-vous bien, six ans.

Six années pendant lesquelles, bien sûr, Olivier la trompe (« une fois ou deux »). Et sa femme aussi. N’empêche. Sexuellement, c’était comment ? « Pas le nirvana », résume-t-il. Et avec les hommes ?

Avec un homme, j’étais dans mon élément. À ma place. Ça correspondait à ce que j’étais. […] Il n’y a pas mieux qu’un homme pour savoir ce qu’un homme veut. Je ne peux pas répondre autre chose.

Olivier

C’est madame qui finit par quitter Olivier. « Je suis en amour », lui dit-elle un jour. Avec un autre, vous l’aurez compris. « Mais on n’était pas en mauvais termes ! On se laissait parce que j’étais homosexuel ! »

Enfin, pas tout à fait. Allez savoir pourquoi, Olivier s’embarque ensuite avec une amie d’enfance. « Fouille-moi pourquoi », rit-il. L’histoire ne dure pas, amoureusement parlant. Mais amicalement, si. Ils vivront quatre années en colocation. « Les plus belles années de ma vie, résume-t-il. On avait une chimie au niveau humain extraordinaire ! »

Pendant ces fameuses années, fin quarantaine, donc, Olivier se fait un chum pendant quelques mois, le présente à son ex-femme, ses enfants, et tout se passe dans la plus belle harmonie. « Absolument. » Il vient aussi ici et là en ville, à Montréal, et rencontre un soir une escorte. Une rencontre qui va marquer sa vie. À vie. De nouveau : pas exactement en bien. C’est un euphémisme.

Choisir la vie

Olivier se penche et confie ici tout bas : « Tu veux le fond de l’histoire ? J’ai été violé. J’ai été agressé. Mais qu’est-ce que tu veux faire ? […] Je l’ai appelé, je me suis rendu chez lui, je l’ai payé. […] Il n’était pas question que j’aille dénoncer ça à la police, j’aurais fait rire de moi ! »

Concrètement, l’escorte en question l’a violemment cloué au lit. Quasi étouffé. Et sans crier gare (« à froid »), pénétré. Oui, sans condom. Et Olivier s’est senti affreusement coupable.

Quand le diagnostic tombe, quelques mois plus tard (séropositif), Olivier est célibataire et vit enfin à Montréal. « Je suis démoli. » Littéralement, dit-il. « C’était de ma faute… » Il s’en souvient encore : cette journée-là, il fait un soleil magnifique. « Et moi, je veux mourir. »

Pourtant, l’histoire ne s’arrête évidemment pas là. Il consulte la clinique L’Actuel et entreprend plutôt une trithérapie. « J’ai choisi la vie », résume-t-il, en souriant. Et ensuite, c’est la vie qui lui a souri.

Car c’est à ce moment, paradoxalement, après consultation, partage et échange avec d’autres hommes dans son état, qu’Olivier, la cinquantaine sonnée, vit enfin pleinement son homosexualité. Pendant les 20 années qui vont suivre, en effet, il explore. Découvre. Et s’épanouit. Comment ? Avec des escortes. Qu’avec des escortes. « Ce que j’ai connu avec monsieur Tout-le-Monde était ordinaire. Je savais qu’autre chose m’attendait. » Et ? « C’est la révélation du siècle. » Mais encore ? « Je suis dans mon élément, libre. Je découvre un laisser-aller au lit. » Concrètement ? « J’ai des jouissances à la limite du douloureux. À ce point-là. Une force épouvantable. Ça peut durer 10 minutes ! »

Si vous voulez tout savoir, non, il ne révèle pas chaque fois sa séropositivité parce qu’il n’a pas de pratiques « à risque ». « Et ça ne s’attrape pas par la salive », dit-il d’un air entendu. D’ailleurs, aujourd’hui, après toutes ces années de trithérapie, sa charge virale est « indétectable ».

Non, il ne s’est jamais remis en couple. Pas intéressé. Il a donné. Ce qui ne l’empêche pas, à travers les années, d’avoir rencontré une bonne cinquantaine d’hommes, dont une demi-douzaine « significatifs ».

D’ailleurs, pourquoi a-t-il voulu ici se raconter ? S’il est certes désormais plus tranquille (une aventure ou deux par année), c’est parce que, quelque part, il est fier de son parcours. « Je n’ai aucun regret de cette vie-là. J’ai des années qui ont pu paraître dépravées, dit-il, mais je n’ai plus aucune culpabilité. » S’il ne faut retenir qu’une chose de son récit, c’est bien ceci : « La sexualité, c’est important », conclut-il. C’est dit.

* Nom fictif, pour protéger son anonymat

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