Arts et être vous propose chaque dimanche un témoignage qui vise à illustrer ce qui se passe réellement derrière la porte de la chambre à coucher, dans l’intimité, loin, bien loin des statistiques et des normes.

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

Richard* est paraplégique. Mais sa vie est tout sauf platonique. Parce que oui, malgré son handicap, il aime les femmes. Beaucoup. Énormément, même. Et, de toute évidence, il sait s’y prendre. Alors chassez vos préjugés et lisez ce qui suit.

L’homme de 57 ans nous a donné rendez-vous sur le bord du canal de Lachine, un matin ensoleillé du mois dernier. Assis au soleil dans son fauteuil roulant (« j’aime la chaleur »), en jeans et chemise bleue, avec de beaux souliers cirés aux pieds, une casquette et des lunettes carrées, il nous fait le récit de sa vie. En vrac et dans le désordre, il nous explique qu’il est handicapé « des aisselles en descendant » (bref, qu’il a bel et bien l’usage de ses mains), qu’il a néanmoins des érections (et oui, des éjaculations, si vous voulez tout savoir, mais nous y viendrons), qu’il a connu plusieurs femmes dans sa vie, eu peu de succès avec la pénétration, mais découvert très tôt les joies du cunnilingus. Ah oui, et il est aussi fétichiste des pieds, par-dessus le marché.

Alors pour le platonisme, effectivement, on repassera.

Sans filtre, et avec une légèreté décapante, Richard répond ici à nos questions, toutes nos questions, des plus futiles aux plus intimes. Il est là pour ça, après tout. Et il se prête au jeu avec une bonne humeur contagieuse. « Je me fais dire souvent que j’ai un bon sens de l’humour, mais je ne veux pas faire rire les femmes, moi, je veux les baiser ! » D’emblée, disons que le ton est donné. Un ton qui ne le lâchera pas de l’heure et demie de l’entretien. « Mais je prends quand même le compliment ! », prend-il la peine de souligner.

Alors tout a commencé autour de ses 12 ans, confie-t-il, en parlant de sa maladie. « La veille, je jouais au hockey dans la ruelle avec mes amis. » Le lendemain, il avait mal au dos. Et depuis, il passe sa vie assis. Myélite transverse ? Syndrome de Guillain-Barré ? Le doute subsiste. Richard résume en disant qu’il a attrapé « un virus ». Un « virus » qui ne l’a pas empêché de vivre une adolescence comme tout le monde. Lire : les hormones dans le tapis. « Je me souviens d'avoir veillé jusqu’à minuit un soir pour voir Emmanuelle, pour finalement lire que ‟pour des raisons hors de notre contrôle, il n’y aura pas de diffusion” », rit-il encore. Et quoique paralysé du tronc et des jambes, contre toute attente, oui, il a découvert les plaisirs solitaires, et a effectivement des sensations. Lesquelles, quand c’est lui qui se masturbe, peuvent parfois mener à une éjaculation, croyez-le ou non. Devant notre surprise, il précise : « C’est dur à expliquer… » Comme si quelque chose passait entre sa main et son cerveau. Chose certaine : « C’est dans ma tête que ça se passe », dit-il. Il faut dire qu’aucune femme n’a réussi, à ce jour, à lui faire le même effet. « C’est un peu weird, je n’ai jamais trop compris pourquoi… » Nous y reviendrons plus bas.

À l’adolescence, il pouvait ainsi se masturber plusieurs fois par jour. Il a eu à l’époque quelques flirts, des frenchs ici et là, mais rien de sérieux. Et non, faut-il le préciser, il ne se voyait pas si différent des autres garçons.

C’est à travers le regard des autres que tu finis par te sentir différent…

Richard, 57 ans

« Une fille qui te dit : ‟je ne veux pas avoir à m’occuper de toi”, ça, c’est la phrase qui tue », cite-t-il, dans un rare moment de vulnérabilité. Parce que Richard, on l’a dit, a plutôt choisi d’en rire. Un humour, disons gris, mi-réaliste, mi-fataliste. « Il le faut : je pense que le handicap ne t’aidera pas, tu ne plairas pas plus aux filles, en même temps, qu’est-ce que tu peux y faire ? »

C’est au cégep qu’il se fait sa première blonde, une fille avec qui il vit sept ans, et avec qui il est encore ami. « Je l’ai rencontrée dans un cours. Je suis très attiré par les vêtements d’une femme. Elle avait un style un peu bohème. Des cheveux mêlés… », se souvient-il.

Sexuellement ? « Oui, mais... Il y a beaucoup de ‟mais” dans mes histoires. L’affaire, c’est que je ne peux pas avoir de pénétration, confie-t-il. Aussitôt que la fille est par-dessus – parce que veut, veut pas, je ne peux pas faire 10 000 positions –, je perds mon érection. Et c’est humiliant… » Parce que d’un côté, sa copine croit qu’elle ne lui plaît pas (« mais oui ! ») et de l’autre, eh bien soyons francs, « ça gâche un peu le mood », résume-t-il, sourire en coin.

Heureusement qu’il y a l’amour oral (« vraiment quelque chose que j’aime faire »), une activité qui lui a valu le compliment qu’il lui fallait, et dont il se souvient encore : « Maintenant, je sais ce que c’est que d’être bien baisée ! », lui a dit cette fameuse première amoureuse. « Oui, j’étais fier, c’est quasiment comme si ça me donnait un peu de virilité… »

Parlant de virilité, il se souvient qu’à l’époque, ses amis gars lui disaient que l’amitié gars-fille n’existait pas. Or, Richard, lui, outre sa blonde, avait plusieurs amies filles. « Tu le voyais dans leurs yeux : ‟t’as le goût de les baiser, mais t’es pas capable”. Ou bien : ‟parce que t’es handicapé, t’es pas un vrai gars”. C’est mortel cette expression… » Du coup, oui, admet-il ici, « j’ai plein de doutes à propos de ma sexualité, de ma virilité. J’ai entendu ça toute ma vie. Avec toute l’infantilisation qui vient avec… »

Sans toutefois s’épancher sur le sujet, Richard enchaîne avec sa deuxième histoire, avec une fille rencontrée cette fois à l’université, avec qui il a passé à nouveau sept années. « Avec elle, la pénétration a marché ! », dit-il, les yeux écarquillés. Certes, pas longtemps ni souvent, mais au moins, il l’a vu de ses yeux vu. Parce que c’est ça le truc avec Richard : pour qu’il y ait excitation, encore faut-il qu’il voie ce qui se passe. « Si je ferme les yeux et ma conjointe me caresse, elle va attendre longtemps ! », reprend-il, toujours en souriant. « Avec elle, je me rappelle, elle s’assoyait et je disais : ‟je veux voir”. Moi, c’est dans ma tête. Et c’était hallucinant… »

Et puis, il y a environ 10 ans, Richard a fait la rencontre, sur l’internet, de sa conjointe actuelle. Une femme avec qui il s’est même marié. Avec qui, sexuellement, ça n’a pas cliqué au début (« pas terrible », résume-t-il), mais qu’il apprend tranquillement à apprivoiser. C’est qu’elle a des problèmes de poids et que tout ce qui l’allume, lui, sexuellement, ne marche pas forcément avec elle. Un exemple ? « J’aime masser les pieds. Mais elle a les pieds plats… » N’empêche : « je l’aime vraiment », dit-il, deux fois plutôt qu’une. Chose certaine, de son côté, il l’a cernée rapidement. « Elle a des orgasmes multiples, elle n’en avait jamais eu avant ! Elle a des éjaculations féminines, elle n’en avait jamais eu avant ! »

Bilan ? « Une femme peut être satisfaite sexuellement avec une personne handicapée », déclare Richard, qui n’en peut plus des gens qui croient que les paraplégiques ont une vie platonique (« ça me fait royalement c…. »). C’est d’ailleurs précisément la raison pour laquelle il a voulu témoigner ici. « Parce que quand je lis ce que d’autres font, j’ai toujours le sentiment que moi, je fais moins… Je me suis dit : je vais lui écrire… » C’est chose faite. Et c’est dit.

*prénom fictif, pour protéger son anonymat