Arts et être vous propose chaque dimanche un témoignage qui vise à illustrer ce qui se passe réellement derrière la porte de la chambre à coucher, dans l’intimité, loin, bien loin des statistiques et des normes. Cette semaine : Viviane*, 42 ans

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

Viviane* a passé 15 ans avec le père de ses enfants. Un homme qu’elle croyait connaître. Dont elle a été éperdument amoureuse. Et qui lui est finalement apparu comme un étranger. C’est que pendant des années, monsieur a fréquenté des prostituées, au point de se ruiner. Récit du choc d’une vie.

« J’ai honte », finira-t-elle par confier, après une bonne heure de confidences, sur un ton toujours réfléchi, et un souci constant du mot juste. C’est que Viviane, début quarantaine, avec sa robe fleurie, ses cheveux bien placés et ses yeux maquillés, est une femme forte. Et elle a l’impression d’avoir ici terriblement manqué de jugement. « J’ai honte d’avoir fait confiance. Honte d’avoir été amoureuse. Honte d’avoir accepté ça, d’un amoureux qui me rejetait sexuellement. [...] C’est comme si tous les indices étaient là et que je ne les avais pas vus... »

Rencontrée dans un parc un matin de canicule, quelque part dans le nord de la ville, elle se raconte avec pudeur. Mais précision. Avant de rencontrer l’homme en question, donc, elle a découvert la sexualité plutôt sur le tôt, autour de 14 ans, se souvient-elle. « Un ami qui me courtisait. Je pensais qu’on serait des amoureux. Mais ça n’a pas été le cas. Il m’a flushé le lendemain, classique », dit-elle en riant, mi-légère, mi-amère. Ensuite ont suivi une série de partenaires, une bonne quinzaine en tout (« j’étais quelqu’un de très à l’aise avec ma sexualité »), avant qu’elle rencontre, début vingtaine, celui qui allait devenir le père de ses enfants. « C’était un beau grand gars, hyper brillant. Avec plein d’études. Il était déjà au doctorat. Il était séduisant. Mais pas séducteur. Plutôt timide. »

Sexuellement ? « Très passionnel au début, répond-elle, mais il était timide, sexuellement, aussi. » Timide ? « Comme s’il avait un blocage, une gêne. C’était dans l’attitude... », répond-elle, un brin évasive.

N’empêche qu’elle y trouvait tout de même son compte. « Oui, vraiment. C’était toujours très bon, assure-t-elle. Il me connaissait. Et c’est resté très bon 15 ans. »

Ce qui a changé, et pas à peu près, c’est la fréquence. Dès qu’ils ont emménagé ensemble, en fait, ça a été plutôt radical. De quatre fois par semaine, ils sont passés à une relation hebdomadaire « le samedi... »

« Et c’est toujours moi qui allais vers lui. Une certaine distance s’est installée... Mais j’étais tellement amoureuse. Alors j’essayais de le séduire avec des beaux vêtements. Mais je voyais bien que ça ne marchait pas... »

S’ils en ont parlé ?

Ce n’était pas facile de lui parler. Alors au fil du temps, je me suis dit que c’était quelqu’un qui n’avait pas une grande libido. Et puis avec les enfants, la fatigue, peut-être que ça faisait mon affaire…

Viviane

Pas de libido, donc ? « Eh oui, c’est ce que je pensais, dit-elle en riant. Mais finalement, il était plutôt accro à la porno. Ça le satisfaisait davantage. Probablement parce qu’il était timide. Qu’il avait de la difficulté avec les femmes. Mais ça, je l’ai appris plus tard... »

Scénario classique : un jour, monsieur a oublié de fermer son ordinateur... Elle l’a confronté. Mais il a tout nié. À l’époque, elle n’en a pas fait de cas. Enfin, pas trop. « Pas trop grave, s’est-elle dit. Mais c’est sûr que c’est un peu dérangeant. Je suis là, je suis prête. Et lui, il préfère des sites pornos. C’est un peu humiliant... »

Parenthèse : quand elle l’a connu, monsieur lui a confié avoir déjà été accro aux danseuses. « Ça ne m’avait pas dérangée à l’époque. J’étais moins sensible à ça. Ça ne m’avait pas choquée. » Fin de la parenthèse.

Toujours est-il qu’au bout de 10 ans, premier choc : sans crier gare, monsieur est parti avec une autre. Une collègue de travail. Encore un scénario classique. « J’étais bouleversée. Je n’ai rien vu. Il travaillait vraiment beaucoup. Il avait un gros salaire. Un gros poste. Pour moi, c’était normal qu’il soit toujours au travail. » Et normal que pendant ce temps, elle s’occupe seule des enfants. « Je ne me suis pas méfiée du tout... »

L’amourette a duré un mois. Leur séparation ? Un an. Au fil des semaines, ils se sont remis à se parler. Pour réaliser que leur histoire n’était finalement pas terminée. « On s’aimait encore. »

Alors ils sont revenus ensemble. Retour à la case départ ? Pas tout à fait. Parce que pendant cette année de célibat, Viviane s’est épanouie. « Je me suis redécouverte comme femme, après avoir été mère toutes ces années. » Non, elle n’a pas eu la moindre aventure. Mais c’est dans sa tête que les choses ont changé.

Je me suis promis que je ne vivrais plus cet éloignement physique. J’avais trop souffert de carence affective.

Viviane

Les premières semaines ont été une deuxième lune de miel. « On faisait l’amour souvent, plusieurs fois par semaine. » Sauf que ce qui devait arriver arriva. « Le naturel est revenu au galop. » Et il a de nouveau cessé de la toucher. Mais cette fois, Viviane s’est écoutée. Fini l’amour aveugle. « J’ai dit non. Je mérite quelqu’un d’affectueux. Et je lui ai dit que je préférais qu’on se sépare. »

Fin de l’histoire ? Nouveau choc, plutôt. Parce que c’est à ce moment que monsieur, qui gagnait pourtant un gros salaire, disions-nous, lui a avoué qu’il était en fait en faillite personnelle. « Il a toujours eu beaucoup de dettes, mais je n’ai jamais compris pourquoi, se souvient-elle. Est-ce que tu as un problème de jeu et je ne le sais pas ? », lui a-t-elle demandé. Énième choc : pendant leur séparation, a-t-il fini par avouer, il s’était payé quelque 200 prostituées.

« J’étais abasourdie... »

200 ? « Il s’est emmêlé dans ses mensonges et j’ai compris que ça n’était pas que pendant la séparation... » Probablement après aussi. Avant également. « Et ça a expliqué bien des choses... »

Mais ça, Viviane ne l’a pas digéré. Au-delà de la « honte » d’avoir été ainsi flouée, il faut savoir que la prostitution, elle connaît. Dans son travail (dans le réseau de la santé), « ironiquement », c’est un dossier auquel elle a touché. « On ne parle plus vraiment de prostitution, mais d’exploitation sexuelle, nuance-t-elle. On comprend mieux que la majorité des femmes ne font pas ça volontairement. »

Alors que son conjoint, qu’elle a aimé pendant 15 années, en ait fréquenté des dizaines, ça dépassait son entendement. « C’est comme si je me réveillais du jour au lendemain à côté d’un étranger. La porno, les danseuses, malheureusement, c’est commun et assez banal. Mais la prostitution ? C’est une coche au-dessus. C’est comme s’il m’avouait avoir abusé sexuellement de ces femmes-là. Parce que pour moi, c’est ça : c’est un système qui abuse de ces femmes-là... »

Cela fait cinq ans de cela. Elle ne lui a jamais pardonné. Pendant trois ans, elle ne lui a même plus adressé la parole. Et elle a longtemps cru qu’elle ne ferait plus jamais confiance à un homme. Et puis, avec le temps, une thérapie aidant, elle a fini par se dire que son ex n’avait pas été « que ça ».

Si elle a voulu nous rencontrer, c’est parce qu’elle se doute bien que son histoire, loin d’être banale, n’est certainement pas non plus inédite. « S’il y a un marché, c’est parce qu’il y a une demande... » Surtout, parce qu’elle a fini par comprendre que ça n’avait rien à voir avec elle. « Quand quelque chose comme ça t’arrive, tu te remets beaucoup en question. Mais ce n’est pas toi, finalement, le problème... et ça, ça se guérit aussi ! » dit-elle, confiante et forte, effectivement. « J’aime être une femme forte. Pas une femme qui manque de jugement... »

* Prénom fictif, pour protéger son anonymat