Arts et être vous propose chaque dimanche un témoignage qui vise à illustrer ce qui se passe réellement derrière la porte de la chambre à coucher, dans l’intimité, loin, bien loin des statistiques et des normes.
Cette semaine : Josiane*, 30 ans

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

Ça ne s’est pas passé dans une ruelle, un couteau sous la gorge, entre les mains d’un sale inconnu. Mais c’était un viol pareil. Un viol particulier, dur à cerner, dont on parle peu, mais qui peut faire souffrir longtemps. Josiane* l’a appris à ses dépens.

Précisons-le d’emblée : cette histoire finit bien. C’est sûrement pourquoi la jeune femme, 30 ans, sous sa tuque, ses lunettes noires et ses longs cheveux blonds (rencontrée virtuellement, confinement oblige), a voulu ici se confier : pour dénoncer une dure réalité, mais aussi donner un message d’espoir. Car c’est loin d’être une fatalité. Mais lisez plutôt.

« J’avais 15 ans, commence-t-elle dans un témoignage-fleuve, senti et truffé de rebondissements. C’était mon premier chum sérieux. Et ça a commencé très intense. » Tous deux fréquentaient la même école secondaire. « Et il était très pressé de passer à l’acte », se souvient-elle, en venant droit au but, sans qu’on le devine totalement, ni elle non plus. En tout cas pas à cette époque-là.

« J’ai hâte », « faut le faire », insistait-il. « Alors à force de se faire dire “s’il vous plaît, on s’aime, etc.”, j’ai fini par plier. » Elle réfléchit tout haut : « Est-ce qu’il y avait consentement ? Oui pis non. »

Chose certaine, il y a eu douleur. « Physiquement, ça m’a fait mal. Et émotionnellement, ça m’a chamboulée. Je n’étais pas prête. » Mais elle était jeune, c’était son premier, elle n’avait aucune idée, surtout personne à qui parler. « Ce n’est pas quelque chose dont on discutait beaucoup dans ma famille. Le sexe, c’était un peu tabou… »

Je n’ai pas appris à avoir de désir avant de passer à l’acte. C’était lui qui décidait où et quand.

Josiane

Ça a duré comme ça 10 ans. « Avec des hauts et des bas, des très hauts et des très bas, poursuit-elle. Et le sexe a toujours été une source de confrontation. » À travers toutes les étapes de vie, le cégep, l’entrée sur le marché du travail, le premier appartement, « le sexe a toujours été une source de problèmes », insiste-t-elle. Pourquoi donc ? « Nos libidos n’étaient jamais au même niveau. » On comprend que celle de monsieur était surtout toujours supérieure. « Et si jamais je disais non, je me sentais mal. Il me disait : “ce n’est pas normal, tu devrais consulter”. Bref, c’était de ma faute ; 70 % de toutes nos relations sexuelles se sont passées sous la pression. Il fallait que je m’exécute. »

Lui arrivait-il tout de même de prendre son pied ? « Je n’ai jamais été capable d’atteindre l’orgasme grâce à lui, répond-elle sans la moindre hésitation. Alors j’ai fait semblant pendant toute la relation. » Semblant ? « Dans ma tête, ça n’était pas vraiment grave. C’est cliché, la femme qui fake l’orgasme. Mais le plus important pour moi, c’était qu’il soit content à la fin. Et vu que je n’avais pas vraiment de satisfaction, je voulais que ça se termine le plus rapidement possible. C’était rendu une tâche… »

Parenthèse : en solo, avec ses jouets, Josiane n’avait pas de problèmes sur ce plan. « Mais dès qu’il était à côté de moi, ça ne fonctionnait pas. Je sentais une pression. C’est vraiment seulement quand j’étais seule que ça fonctionnait. Alors je fakais. » Il faut dire que monsieur n’aimait pas trop qu’elle s’amuse toute seule non plus : « Il ne voulait pas que ça arrive trop souvent, que je puisse m’autosatisfaire sans lui, comme s’il ne voulait pas que je préfère mes jouets sexuels à lui… »

Toujours est-il qu’avec les années, Josiane n’a plus suffi à monsieur. Vous devinez la suite : « Il s’est mis à avoir des aventures ici et là. » Avec des collègues, une voisine, même un membre de sa famille. « Avec tous les clichés… » Chaque fois, elle l’a su. Et chaque fois, Josiane a pardonné. « Il me disait : “j’ai une grosse libido, tu ne me stimules pas assez”. Et lui, l’interdit le stimulait tellement… »

Il réussissait tout le temps à présenter ça comme si c’était lui, la victime…

Josiane

À chaque crise suivait une lune de miel. « Et il redevenait le chum parfait. » Au point où Josiane a fini par y croire : « J’étais inadéquate. »

Ils ont fini par se séparer. Une fois, deux fois, trois fois. Chaque fois, monsieur est parti, a changé d’appartement, même vendu ses meubles. Puis il est revenu, repentant, à coups de « je suis allé vivre ma jeunesse » et autres « j’ai fait le tour », en passant par « fini le niaisage », « je veux un couple stable ». « Je le croyais sincère, se justifie Josiane. Et puis, je l’aimais encore. On était don’ cute. J’avais juste eu un chum dans ma vie. C’était mon premier. Rencontré au secondaire… »

Jusqu’à ce que ce soit Josiane, un jour après une trahison de trop, qui prenne la décision de partir. Pour de bon. « On était rendus plus sérieux. On pensait acheter une maison. Fonder une famille. Et ç’a été le dernier coup. Il m’a trompée avec une collègue. »

C’était il y a quatre ans. Et c’est là que, enfin seule, séparée « net », Josiane a pu faire une certaine introspection. Ça n’a pas été bien long. Mais elle a réalisé, grâce à plusieurs balados (dont celle de la youtubeuse Cam Grande Brune, pour ne pas la nommer, et sa capsule-choc sur le viol conjugal), ce qui lui était arrivé. « Une révélation ! dit-elle. C’est ça que j’ai vécu ! Ça a un nom ! »

Même si tu es en couple, si la relation n’est pas consentante, c’est un viol. Un viol conjugal.

Josiane

« J’ai tellement pleuré. C’est ça. Non seulement ça a un nom, ça n’est pas correct, mais ce n’est pas juste moi. »

Mais l’histoire ne s’arrête pas là : quatre ans plus tard, Josiane n’est plus la même femme. Elle a rencontré un nouveau copain, sur Tinder, par-dessus le marché. « Mais je me suis juré de prendre mon temps et m’écouter. C’était quelque chose que je ne voulais plus jamais revivre. Alors ça a pris trois mois avant qu’il ne se passe quelque chose de physique. » Trois mois ? « Je n’étais pas prête émotionnellement, dit-elle. Et j’avais peur de devoir être encore au service de… » Bilan ? « Je me suis respectée. On a attendu. Et maintenant, j’ai une relation vraiment saine, et je n’ai jamais peur de dire non ! » Mieux : « Je suis capable d’avoir un orgasme quasiment toutes les fois ! »

Ce n’est pas tout. Elle nous a gardé le meilleur pour la fin. Et nous aussi : « Maintenant ça fait trois ans, on va avoir une maison et on a un bébé en route, dit-elle, dans un grand éclat de rire. Un bébé de la pandémie ! »

* Prénom fictif, pour protéger son anonymat.

> Voyez la vidéo de la youtubeuse Cam Grande Brune sur le viol conjugal

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