Arts et être vous propose chaque dimanche un témoignage qui vise à illustrer ce qui se passe réellement derrière la porte de la chambre à coucher, dans l’intimité, loin, bien loin des statistiques et des normes. Cette semaine : Anne*, 60 ans

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

D’aussi loin qu’elle se souvienne, Anne* est lesbienne. Jusqu’à tout récemment, elle n’avait eu que trois copines. Jamais couché avec un homme. Jamais exploré. Jamais trop vécu, quoi. Or, à 60 ans, elle a ressenti une pressante et irrépressible urgence de vivre. Et pour la première fois, elle se confie. Récit.

« C’est hors norme, mais il faut oser, confie la dame, attablée devant un café-filtre, à mi-chemin entre Québec et Montréal. Parce que la réalité, c’est que la vie est courte. »

Elle sourit doucement, sachant qu’elle n’a pas trop le physique de l’emploi, comme on dit. Petite, les cheveux au carré bien placés, plutôt BCBG, Anne est médecin à Québec. Toute sa vie, elle l’a consacrée à sa carrière. Toute sa vie, elle a travaillé comme une déchaînée. Issue d’une riche famille bourgeoise, elle sait d’ailleurs très bien que ce qu’elle s’apprête à nous confier, « ça ne se fait pas ». Dans la vie et dans « sa » vie, son monde, quoi. « Ça n’a pas d’allure… »

Qu’importe. Elle ne regrette rien. Il faut dire que l’an dernier, elle a frôlé la mort. Un accident de voiture qui a confirmé l’urgence de sa démarche. « C’était presque vital. J’ai tellement refoulé plein de trucs. J’étais tannée. J’avais le goût de sensualité. De sexualité. J’étais surtout tannée de travailler… » Et puis « la vie est courte », répète-t-elle trois fois plutôt qu’une, au cours de l’entretien.

La « bonne fille de bonne famille »

Mais venons-en à son récit. Même si elle sait depuis toujours qu’elle n’est pas attirée par les garçons, en tant que « bonne fille de bonne famille », Anne a longtemps « essayé de faire comme tout le monde », résume-t-elle. À 16 ans, elle a un premier chum, avec qui elle passe cinq ans. « Mais on n’a jamais eu de relation sexuelle complète, précise-t-elle. Je n’étais pas capable. Je l’aimais d’amitié, pas d’amour… »

Les années passent et Anne accepte mal son homosexualité. « Pour moi, c’était inacceptable, explique-t-elle. Vous savez, la bourgeoisie, ça peut être tellement chiant. Tellement rigide… » Après une dépression et un suivi en psychiatrie, Anne rencontre finalement sa première copine à l’université. « Mais c’était difficile, parce que le cours de médecine est une vocation, explique-t-elle. J’étudiais beaucoup. Et le couple s’est rapidement usé. » Elle en garde néanmoins un souvenir « agréable », mais, avec le recul, réalise à quel point elle était aussi « pognée » : « Ce n’était pas olé, olé. On n’était pas dégourdies ben ben… »

Quelques années plus tard, elle se fait une deuxième copine, rencontrée cette fois dans un bar gai de Québec. Sexuellement ? « Ça allait mieux. Elle était moins gênée, donc je l’étais moins aussi… » À l’époque, Anne travaille en région. Inutile de dire qu’être une femme, médecin, lesbienne en région, ç’a été « horrible », confirme-t-elle sans la moindre hésitation. « Tout le monde me checkait, se souvient-elle. Même à l’épicerie, les gens commentaient mon panier. Tiens, la médecin boit de la bière… » La relation avec la femme en question ne dure pas. « C’était quelqu’un de toxique. »

Les années passent, Anne se consacre à sa carrière, aux urgences, à ses patients, à son enseignement… On comprend à demi-mot que sa vie sentimentale (et sa vie tout court) prend le bord.

Et puis, il y a 15 ans, elle fait la rencontre d’une troisième femme, sa troisième blonde à vie. C’est quelqu’un de doux, calme, posé, zéro toxique cette fois, mais pas non plus très sexué. « Ça faisait mon affaire, croit Anne. Moi, j’avais mon travail. Et pas grand-chose d’autre… »

La crise

C’est l’an dernier, à la veille de la soixantaine, donc, que la « crise » a frappé.

Anne n’en peut plus de son travail ni de sa vie en général. Sans crier gare, elle s’inscrit à des sites de rencontre. « Non, je ne me suis pas sentie coupable, dit-elle, ça répondait à un besoin tellement important, une crise, un impératif, une urgence de vivre… »

Il faut dire qu’avec sa copine, cela fait aussi des années qu’il ne se passe plus rien. Anne se questionne : je vais avoir 60 ans, se dit-elle, je n’ai jamais eu de relation sexuelle avec un homme, « est-ce que l’orientation sexuelle est coulée dans le béton ? » Bref, après avoir mené une vie plutôt rangée pendant toutes ces années, voilà qu’elle cherche tout à coup des « plans cul », résume-t-elle, en prenant une gorgée de café, et en rougissant à peine.

Je voulais savoir c’était quoi, avant de mourir. Je me disais que ça n’avait pas d’allure, qu’est-ce que je fais là, ce n’est tellement pas moi ! Mais il le fallait. Pour ne pas avoir de regrets…

Anne, 60 ans

Ses recherches virtuelles portent leurs fruits. Anne rencontre un premier homme, direct dans un « motel cheap » du boulevard Hamel. Le genre d’endroit qui loue à l’heure, dit-elle, un brin gênée… Et puis ? « Ç’a été décevant. C’est rien que ça ? La relation sexuelle complète ne m’a pas impressionnée du tout. Je m’attendais au nirvana, mais le nirvana n’existe pas… »

Une deuxième aventure, avec un deuxième homme, toujours dans le même type de « motel cheap », confirme sa première impression.

Suit une aventure avec un couple, qui n’est pas franchement plus concluante. « Ce n’était pas fluide, je me suis sentie mal à l’aise, utilisée, contrôlée », confie Anne. Trois aventures qui lui confirment qu’elle préfère bel et bien les femmes, finalement.

Au bout de trois autres rencontres (« j’avais ouvert une boîte de Pandore »), Anne fait la découverte de sa vie. À ce moment-ci du récit, son visage rayonne. Anne a trouvé « la » bonne personne. « Mon âme sœur. » Elle laisse sa conjointe pour elle. Et sexuellement, enfin, elle plane.

Depuis six mois, elle file le parfait bonheur. Sexuel, sensuel, amoureux, intellectuel. « D’un point de vue sexuel, c’est incroyable. C’est orgasme sur orgasme sur orgasme. Je ne connaissais pas ça. C’est une autre game ! »

Anne est bien. Enfin. Et ça se voit. Ça transparaît. « J’ai découvert ce que c’était que faire l’amour, confirme-t-elle. J’ai découvert que je pouvais, dans la sexualité, pas juste avoir du fun, mais donner de l’amour. L’orgasme qu’elle me donne, c’est plus que de la sexualité, c’est de l’amour ! »

Morale ? « Tout est possible, conclut Anne. Il faut risquer. Le pire qui peut arriver, c’est de se tromper et d’apprendre de nos erreurs… » De son côté, elle songe d’ailleurs à prendre sa retraite sous peu. « Parce que la vie est courte… »

* Prénom fictif, pour protéger son anonymat