« Je ne sais pas pourquoi je ne vous plais pas, les filles. Mais vous allez me le payer. Et je prendrai plaisir à toutes vous massacrer. » En 2014, Elliot Rodger, 22 ans, a diffusé ces paroles sur le web, avant de tuer violemment six personnes à Isla Vista, en Californie. Bienvenue au pays de la manosphère, un univers virtuel masculin méconnu de haine, de violence, mais aussi de souffrance. Le documentaire Bitch !, présenté ce soir sur les ondes de Télé-Québec, fait le point. Cinq choses à retenir.

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

Définitions

Quatre ans plus tard, c’est ici, au pays, que s’est produit un drame semblable, avec l’attaque au camion-bélier de Toronto. C’est aussi cette sordide histoire qui a motivé le journaliste Marc-André Sabourin à se pencher sur le phénomène des incels (littéralement « célibataires involontaires ») et, plus généralement, sur cet univers méconnu baptisé la manosphère. De quoi s’agit-il ? D’une communauté de sites, de forums et de groupes en ligne destinés aux hommes, à laquelle appartiennent, entre autres, les incels. En gros, la manosphère est un espace où les hommes discutent de leurs « problèmes » en général, et de leurs « problèmes avec les femmes » (et le féminisme) en particulier, résume le journaliste en entrevue. Si le fait de se regrouper autour d’un thème pour en discuter est a priori très sain, on comprend que bien souvent, malheureusement, ça dérape.

Une communauté, mais pas un mouvement

Pour bien comprendre cette manosphère, encore faut-il savoir qui en fait partie, et pourquoi. C’est précisément ce à quoi s’est attaqué le journaliste, qui signe en prime un gros dossier sur le sujet dans L’actualité ce mois-ci, et qui a passé cinq mois à fouiller les sites, écouter des témoignages et demander (avec beaucoup de refus) des entrevues. Premier constat : « Ce ne sont pas des groupes organisés, dit-il, avec du recrutement ou du financement. Il n’y a pas d’objectif généralement ni de but. » La manosphère est d’abord et avant tout un lieu de discussion et d’échange. Une sorte de « soupape », plaidera même un incel à l’écran.

PHOTO DAPHNÉ CARON, FOURNIE PAR MARC-ANDRÉ SABOURIN

Marc-André Sabourin, journaliste à L’actualité

Une idée centrale : la pilule rouge

Vous souvenez-vous du film The Matrix ? Visiblement, il a inspiré plusieurs hommes qui, ici, se réclament de la « pilule rouge » (le monde des hommes réveillés), et non de la « pilule bleue » (les endormis). Les rouges sont les hommes qui ont saisi la vérité quant aux femmes : que ce soit en matière de séduction, de manipulation ou d’exploitation (des hommes, il va sans dire). À noter : si la manosphère est une communauté plutôt vaste (incluant tant des masculinistes que des incels, des pick-up artists que des MGTOW, men going their own way), tous ces groupes partagent, à quelques nuances près, ce concept de « pilule rouge », bref, d’éveil.

Pas forcément violents

Certes, on le sait, certaines communautés sont plus extrêmes que d’autres. On pense spontanément aux incels, de qui se réclamait Alek Minassian, responsable de la tuerie de Toronto. De là à dire que tous les incels sont des hommes violents, il y a toutefois un pas. « Certains ont commis des actes de violence, mais pas tous, loin de là, nuance Marc-André Sabourin. Certains individus, dans certains groupes, peuvent être plus dangereux, mais c’est une infime minorité, insiste-t-il. Il y a aussi des hommes modérés. C’est loin d’être tout noir ou tout blanc. »

Mais tous souffrants

Si les gestes de violence ne sont pas généralisés, la violence verbale, elle, l’est. C’est un fait. Et derrière toute cette animosité, le journaliste a surtout découvert une profonde, sincère et douloureuse souffrance. « Les incels, par exemple, se croient laids au point de ne pas trouver l’amour ou de ne pas avoir de relations sexuelles, il y a une tristesse qui découle de ça qui m’a beaucoup touché. » En toute sincérité (et humilité), le journaliste avoue être d’abord allé à la rencontre de ces hommes avec quelques « préjugés ». Mais en les écoutant, il a découvert « des êtres humains », qui ont vécu des « choses particulières », résume-t-il. « Et peut-être que, si je les avais vécues, je serais à leur place… » D’où l’importance de les écouter, d’échanger, bref, d’en parler. Question de prévenir le pire.

Bitch ! Une incursion dans la manosphère, produit par Marie-France Bazzo et réalisé par Charles Gervais, est présenté ce soir à 20 h sur les ondes de Télé-Québec. Une table ronde sur le sujet suivra la diffusion, à l’émission Les francs-tireurs.