Chaque dimanche, La Presse vous propose un témoignage qui vise à illustrer ce qui se passe réellement derrière la porte de la chambre à coucher, dans l’intimité, loin, bien loin des statistiques et des normes
Cette semaine : Ginette*, 65 ans

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

Nul besoin d’être malade, déprimé ou fatigué pour ne plus avoir de sexualité. Parfois, (souvent ?), c’est le temps, tout simplement, qui fait son travail. Qu’on se le dise.

« Je pense que les gens ne sont jamais vraiment honnêtes. Les gens en mettent toujours plus. Ils sont gênés de dire qu’ils n’en ont pas. Ou plus. Mais le désir, il s’effrite, lance Ginette*, 65 ans. Les gens devraient être plus réalistes quand ils discutent de sexualité. »

C’est précisément pour discuter en toute sincérité que la dynamique retraitée aux cheveux teints roux nous a donné rendez-vous, un petit matin gris de juillet, dans un restaurant de Berthierville. Elle rit, parle vite, puis s’arrête. On sent qu’elle réfléchit. Qu’elle cherche ses mots. « Qu’est-ce que j’ai tant à dire ? » En fait, elle nous a écrit pour réagir à un témoignage bien précis : celui d’une femme qui, à la suite d’un cancer, a vu sa libido tomber à zéro.

Mais il n’est pas nécessaire d’avoir eu un cancer pour avoir la libido à zéro. Moi, je considère qu’à mon âge, j’ai une libido à zéro !

Ginette, 65 ans

Elle rit timidement, puis enchaîne : « Comprenez-vous ? » En couple depuis plus de 30 ans avec le père de ses enfants, elle confirme d’ailleurs ne plus avoir de vie sexuelle depuis au moins vingt ans. Vingt ans ? « Et, pour être bien honnête avec vous, non, ça ne me manque pas », tranche-t-elle. C’est dit. Nous y reviendrons.

C’est que ça n’a évidemment pas toujours été ainsi. Née sur une ferme, Ginette a eu sa première relation sexuelle vers 16 ou 17 ans, avec son amoureux de l’époque. « J’étais en amour ! », dit-elle, les yeux verts pétillants. L’amourette a duré quelques années. « Oui, ça se passait bien, j’avais une libido, une sexualité normale, comme tout le monde, quoi. J’avais du plaisir, c’est ça, le but ! », sourit-elle.

Puis, Ginette est partie vivre à Montréal pour faire ses études. Ici, elle a passé sept ans avec un très joli garçon qui plaisait beaucoup aux femmes (qui l’a trompée, et de qui elle s’est séparée), avant de vivre « la rumba » pendant sa jeune trentaine, à fond dans « les belles années 80 ». « C’était avant la période du sida, se souvient-elle, on sortait, on avait la vie sexuelle qu’on voulait, on touchait à la drogue, un peu. » Bref, elle a pris son pied. « Comme toutes les femmes de mon âge qui ont vécu ces années-là, précise-t-elle. J’éprouvais du plaisir, il n’y avait pas de problème ! »

Tout cela pour dire que quand elle a fini par rencontrer son conjoint actuel : « J’étais épanouie ! », lance-t-elle. Ça n’a pas été un coup de foudre, mais tout comme. « Il y avait un courant qui passait. C’était fort. Assez fort pour qu’on ait envie de se voir, se revoir, de plus en plus. » Et au lit ? « C’était super : l’amour était là ! »

Le sexe, quand il y a de l’amour, c’est fantastique !

Ginette

Un bémol. Un jour, en faisant l’amour, Ginette a vécu quelque chose de bizarre, une « expérience spéciale », qu’elle n’a jamais vraiment comprise, et de laquelle elle ne s’est jamais vraiment remise. « À un moment donné, en faisant l’amour, je me suis perdue. Ce n’était pas une mort imminente, mais j’étais comme dans l’au-delà, dans les limbes. Et j’ai eu peur. » À ce jour, elle n’arrive pas à expliquer ce qui a pu arriver. « Est-ce que ce serait ça, l’orgasme ? s’est-elle questionnée. L’orgasme, c’est un plaisir immense, j’ai toujours pensé avoir eu des orgasmes, mais ça ? C’est comme si j’étais dans les limbes » répète-t-elle, faute de mots ou, d’images plus justes. « J’ai eu peur de me perdre. Je n’avais plus conscience de mon moi. Mais ce n’est plus jamais arrivé. J’étais sur mes gardes… »

Et puis ? Et puis, la vie. Ginette a fini par avoir un premier enfant. L’accouchement a été difficile, et c’est à la suite de cela qu’elle s’est sans doute détachée, croit-elle. Tranquillement, elle a perdu son élan, tandis que sa fibre maternelle, elle, est allée en grandissant.

L’amour filial a pris beaucoup de place. Plus de place que l’amour conjugal, je dirais.

Ginette

Deuxième grossesse : Ginette perd son bébé à quelques mois. Le choc est immense. Sa peine, inconsolable. Elle se dit « plus jamais », mais finit tout de même par avoir un troisième enfant. « Mais de plus en plus, j’avais moins de plaisir à faire l’amour », constate-t-elle. Pourquoi ? « Je ne sais pas : un peu toutes ces raisons. L’amour s’effritait. Et l’amour filial, c’est ça qui avait pris plus de place. Et puis mon conjoint était peut-être moins le fun, aussi… »

Ici, son débit ralentit. Ginette regarde par la fenêtre. Ou bien dans le vide. « Mon conjoint est devenu un compagnon de vie, comme toutes les bonnes femmes vous disent… » Mais ça ne semble pas lui faire un pli. Parce que non, le sexe n’est pas quelque chose de vital, en tout cas, pas pour elle. « Ben non, rit-elle. Manger, dormir, c’est vital. L’amour, c’est très important. Sous toutes ses formes : de ta sœur, tes enfants, tes amis. Mais la sexualité ? Non, ce n’est pas vital, en tout cas, pas à mon âge. »

À ses yeux, dans sa tête et dans son corps, sa vie sexuelle à elle est bel et bien finie. Éteinte. Derrière elle. « Mais ce n’est pas un deuil. Ça s’est fait progressivement. Et je l’accepte, parce que c’est comme ça ! » Quant aux femmes de son âge qui témoignent d’une vie sexuelle épanouie, tant mieux pour elles. Mais Ginette en est convaincue : « C’est une minorité. »

Et pour son conjoint ? « Pour lui ? C’est sûr que c’est plus difficile… », laisse-t-elle tomber. Parfois, à la blague, elle lui dit aussi qu’elle va lui payer une danseuse pour son anniversaire. Elle imagine qu’il gère ses désirs de manière solitaire. D’ailleurs, ils font chambre à part depuis des années.

S’ils sont heureux ? « Heureux ? Est-ce qu’on est heureux ensemble ? On est confortables. On a un bonheur tranquille. » Ginette prend une pause. Réfléchit. Puis conclut : « Mais est-ce qu’on serait plus heureux seuls ? Je ne sais pas… »

* Prénom fictif, pour protéger son anonymat.