Alors que commencent demain les célébrations de Fierté Montréal, un autre défilé d’une tout autre fierté, hautement controversée celle-là, se prépare fin août dans les rues de Boston : un défilé de la fierté hétéro, pour défendre les droits d’une « majorité » dite « opprimée ». Explications, analyse et réactions, en quatre temps.

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

Pourquoi une « Straight Pride » ?

La demande a été déposée en mai. Et finalement approuvée par la Ville en juin : le défilé de la « Straight Pride » aura bel et bien lieu dans la capitale du Massachusetts à la fin du mois, tel que le revendique un groupuscule jusqu’ici méconnu, Super Happy Fun America, qui fait bien sourciller depuis le début de l’été. Sur son site, l’organisme se justifie ainsi : « Les hétéros sont une majorité opprimée. Nous nous battrons pour défendre le droit de tous les hétéros d’exprimer leur fierté, sans craindre ni le jugement ni la haine. » Prévu le 31 août, le défilé suivra précisément le même parcours que celui de la Fierté gaie de Boston, qui a eu lieu en juin. Questionné sur l’autorisation de cette manifestation controversée, le maire de la ville, le démocrate Marty Walsh, a expliqué sur Twitter que les permis, en matière d’événements publics, étaient attribués selon des critères dits organisationnels, « et non selon des valeurs ou des croyances ». Cela étant dit, le maire a par ailleurs catégoriquement refusé que l’organisme hisse un drapeau de « fierté hétéro » à l’hôtel de ville, et surtout bien précisé qu’il ne serait personnellement pas de la marche.

Qui sont ces manifestants ?

PHOTO MARK GRAHAM, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Milo Yiannopoulos, grand maréchal de la « Straight Pride » de Boston

Il y a deux semaines, une deuxième demande en matière de « Straight Pride » a été déposée, en Californie cette fois. Dans les deux cas, les instigateurs sont ici des membres proches de l’extrême droite et du nationalisme blanc, souvent bien connus des autorités, indique le New York Times. À preuve : Milo Yiannopoulos, élu grand maréchal de la marche de Boston, a été banni de Twitter pour propos racistes, puis de Facebook pour propos extrémistes. L’homme, anciennement éditeur du site de droite Breitbart, a aussi dû démissionner de son poste rédactionnel pour cause de propos pédophiles. Le polémiste, par ailleurs ouvertement gai, aux propos antigais notoires (« la lutte pour les droits des gais nous a rendus stupides », a-t-il jadis écrit dans Breitbart, « les gais devraient rentrer dans le placard »), a justifié sa participation à cette fierté hétéro au site Vox en ces termes : « J’ai passé toute ma carrière à défendre les droits de l’identité américaine la plus brutalement réprimée qui soit : l’identité des personnes hétérosexuelles. »

Réactions à Montréal

PHOTO FOURNIE PAR FIERTÉ MONTRÉAL

Éric Pineault, fondateur de Fierté Montréal

Pour Éric Pineault, président fondateur de Fierté Montréal, revendiquer le droit de célébrer la fierté hétéro est tout simplement un « non-sens » : « Pourquoi on a organisé les premières marches, et pourquoi on marche encore ? rappelle-t-il. Pour défendre l’acceptation sociale et l’égalité juridique. » Il ne faut pas l’oublier : « Avant d’être une marche de la fierté, c’est une marche de la non-honte. Est-ce que les personnes hétéros vivent ces enjeux ? Poser la question, c’est y répondre. » Il ne croit toutefois pas qu’il faille taire pour autant ces manifestants, aussi extrémistes soient-ils. « C’est sûr qu’on sait que ce sont des ultranationalistes qui sont derrière ça. Et la montée de l’extrême droite, ce n’est bon pour personne. C’est sûr que ce ne sera pas un beau rassemblement. […] Mais il est important que tout le monde dans la société puisse s’exprimer. » Yves Lafontaine, éditeur de la revue Fugues, est du même avis. À une nuance près : « Moi, je suis pour la libre expression. Mais c’est l’intention qui me dérange. Ici, l’intention n’est pas de célébrer le bonheur d’être hétéro… » Cette fierté est plutôt une réaction à la fierté des minorités, fait-il valoir. « Or, pour moi, la fierté, ce n’est pas être contre des choses… »

Que faire ?

Faut-il craindre ce genre de manifestation ici ? Même si le défilé de la Fierté d’Hamilton, en Ontario, a été perturbé en juin dernier par des manifestants anti-LGBTQ, les organisateurs de Fierté Montréal ne craignent pas pour leurs festivités cette année. « Ici, touchons du bois, ça n’est pas arrivé, indique Éric Pineault, et ça ne met pas en jeu notre événement. » Il serait d’ailleurs très surpris de voir des hétéros revendiquer ici une telle « fierté » : « Ici, je pense que ce serait une risée. » En attendant, à Boston, une ville par ailleurs connue pour son ouverture à la diversité, plusieurs se questionnent. À la veille de la fameuse marche, que faire ? « Les trolls sont à nos portes, que doit faire Boston », a titré la semaine dernière le Boston Magazine. Rien, précisément, ont répondu les experts interrogés. « Ces villes sont ciblées précisément parce qu’on cherche ici à provoquer, à démontrer qu’on est prêt à aller partout, a expliqué au magazine un expert de l’extrême droite, George Hawley. On cherche seulement à provoquer. » D’où l’idée d’ignorer. Ou, mieux, d’organiser un autre événement, inclusif au cube. C’est d’ailleurs chose faite : une invitation pour une réédition de la Fierté gaie a déjà été lancée (« Boston Unofficial Gay Pride Part 2 »). Objectif : « unir les braves gais et leurs alliés », peut-on lire sur la page Facebook de l’événement. Quand ? Le 31, en même temps que la fierté hétéro, évidemment ! À suivre.

Pour en savoir plus

Consultez la page Facebook du Boston Unofficial Gay Pride Part 2

Consultez la page Facebook de Fierté Montréal