La Presse vous propose chaque dimanche un témoignage qui vise à illustrer ce qui se passe réellement derrière la porte de la chambre à coucher, dans l’intimité, loin, bien loin des statistiques et des normes. Cette semaine : Camille*, fin cinquantaine

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

Perdre ses seins. Ses mamelons. Et toutes ses sensations. Se retrouver malade. Bardée de cicatrices. Avec un corps à jamais mutilé. Le cancer de Camille* a été un véritable enfer. Il a surtout profondément changé le regard qu’elle pose sur son corps, sa féminité, son intégrité. Rencontre avec une femme écorchée, au sens propre comme figuré.

« Je ne l’aime plus du tout, mon corps. Je ne l’accepte pas. »

Jadis pulpeuse et surtout épanouie, la séduisante quinquagénaire, rencontrée un petit lundi midi de mars, n’ose plus se regarder nue. Encore moins se montrer.

« Quand tu perds tes seins, c’est fini. À vie. Ça, c’est une énorme perte. […] Encore aujourd’hui, mes seins, c’est pas mes seins. C’est deux affaires plantées là. J’y touche jamais. J’aime pas les regarder… »

Attablée dans une foire alimentaire du centre-ville, Camille a l’air d’une chic femme d’affaires. On la devine cadre, femme de tête, une fonceuse, quoi. C’est effectivement le cas. On est toutefois loin d’imaginer les souffrances qu’elle a traversées. Parce qu’en plus de perdre ses seins, elle a perdu son amoureux. Son aplomb. Sa confiance. Et failli mourir, trois fois plutôt qu’une.

L’épanouissement à 40 ans

La vie a pourtant longtemps souri à Camille. Divorcée à 40 ans, elle a vécu sa quarantaine célibataire dans le plaisir, les découvertes, l’épanouissement. Oui, ç’a été des années « vraiment, juste du cul ! » (au sens propre), dit-elle en riant.

C’est qu’après avoir été mariée des années avec un homme, « pas exceptionnel » au lit, un homme qui l’a en prime trompée, elle a décidé de profiter. Elle évoque une décennie « exceptionnellement épanouissante », et se souvient d’amants « extraordinaires ».

Et puis, fin quarantaine, elle a craqué pour celui qui allait devenir son (ex) conjoint, un homme de 12 ans de moins qu’elle. Un homme « très bien » au lit, généreux dans la vie. Au bout d’un an, ils ont décidé d’emménager ensemble. Ils devaient faire le saut en juillet. Un mois avant, très exactement, le diagnostic est tombé : cancer du sein. Le conte de fées s’est écroulé. « Mon premier réflexe, ç’a été de lui dire : “Tu ne vivras pas avec moi.” » Mais pourtant, non. Son amoureux a insisté : il serait là, ils vivraient ça ensemble. « Un beau discours… »

La maladie à 50 ans

Camille enchaîne avec le récit de sa chimio (« la pire chose dans la vie »), sept mois à être malade comme un chien (et elle a travaillé pendant six d’entre eux), à vomir sa vie, la prise de poids due à la cortisone, les brûlements d’estomac, la perte de cheveux, sans parler de la ménopause qui a embarqué, avec sécheresse, inconfort et autres joies.

On devine que la libido n’était plus au rendez-vous. « Mais avec ça vient un sentiment de culpabilité par rapport au conjoint… » Non seulement une culpabilité, mais aussi une crainte certaine d’être trompée. « C’est tellement facile. Mon mari m’a trompée. Si ça peut arriver une fois, ça peut arriver deux fois, trois fois… »

Précision : son Roméo avait une sexualité « immature », glisse-t-elle, d’« un ado de 15 ans ». Comment ? « Il avait besoin de se masturber cinq fois par jour. Bon, j’exagère, mais c’était très fréquent… » Du coup, dans ce contexte, le couple a cherché un « pacte » : « L’internet deviendrait sa bouée de sauvetage… » Il trouverait son compte avec le porno, et en prime, elle continuerait de lui offrir des fellations. Bilan ? « J’ai eu l’impression qu’on a réussi à fonctionner… »

Des cicatrices indélébiles

Sauf qu’après la chimio est arrivée l’opération : la mastectomie, puis la reconstruction. « Et c’est là où ça se corse… »

Ça se corse d’abord psychologiquement : Camille, qui n’a jamais eu d’enfants, a toujours eu une poitrine généreuse et, de son propre aveu, très érogène, d’où la « perte » ici ressentie. Mais ça se corse aussi physiquement. C’est qu’en premier lieu, on lui a posé des implants. Mais à la suite de douleurs immenses, on a dû les lui enlever.

En attente d’une reconstruction dite « naturelle » (un an d’attente au public, dit-elle), elle s’est retrouvée avec (« comment décrire, c’est horrible ») deux « ballounes dégonflées ». « C’est ça que j’avais à la place », confirme l’ex-plantureuse blonde aux lèvres pulpeuses : « Deux poches qui flétrissent… »

Alors non, confirme-t-elle, il n’était pas question que son amoureux la voie ainsi. Elle restait couverte jour et nuit. Même dans l’intimité. Avec le recul, Camille comprend mieux la « dynamique complexe » qui s’est installée au sein de son couple. Monsieur, habitué à une femme forte, n’a pas su lui donner le réconfort dont elle aurait tant eu besoin. Elle, de son côté, a continué à jouer à la battante (elle s’entraînait le lendemain de sa chimio). Et ils se sont tranquillement éloignés.

Un an plus tard, elle a fini par avoir la « grosse opération de reconstruction » (avec prélèvements dans l’abdomen, transplantation de vaisseaux sanguins, etc.), puis la « construction » de mamelons (par pincement de la peau), tatouage inclus. Sauf qu’elle n’est pas dupe.

« Déshabillée, moi, ce que je vois, c’est un amoncellement de cicatrices, et des mamelons qui ne réagissent pas… »

Si le couple a certes pu reprendre ses activités sexuelles, celles-ci devaient être précédées d’une application de crèmes diverses. Avec le temps, c’est devenu « trop compliqué ». Bref, un certain « désinvestissement » s’est installé. Et vous l’aurez deviné : le couple a fini par se séparer.

Depuis, Camille ne s’est montrée nue devant personne. Pas une seule fois. Cela fait maintenant deux ans. Il faut dire qu’en plus de son cancer, elle a eu une syncope l’an dernier, trois pontages au cœur, et autant de nouvelles cicatrices sur la poitrine. Elle a littéralement frôlé la mort. « Mon corps, c’est comme une zone de guerre », conclut-elle. Et elle ne voit plus que ça. « J’ai de la difficulté à imaginer qu’il y a un homme qui puisse exister qui va accepter ça. Être attiré par ça… »

*Prénom fictif, pour se confier en toute liberté