Arts et être vous propose chaque semaine un témoignage qui vise à illustrer ce qui se passe réellement derrière la porte de la chambre à coucher, dans l’intimité, loin, bien loin des statistiques et des normes. Cette semaine : Nathaniel*, 27 ans.

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

« Quelle créature suis-je ? Demiboy, queer, asexuel libidoiste, kinky as fuck, polyamoureux… »

Nathaniel*, mi-vingtaine, nous a donné rendez-vous dans un café de Longueuil, un petit mercredi matin de mai. Et en toute franchise, on ne sait pas trop à quoi s’attendre de cet entretien, qui s’annonce pour le moins hors du commun. C’est qu’il nous a écrit un long message pour nous résumer sa sexualité, ses activités dans l’univers BDSM, et sa passion toute particulière pour le ligotage japonais. On s’attend à tout. Et puis on ne s’attend à rien.

Voilà qu’arrive un (très) grand et (très) souriant jeune homme, au regard singulièrement doux. Il semble nerveux de nous rencontrer. S’assoit. Sourit de plus belle. Puis rit franchement en reconnaissant qu’il a ici un « cocktail » de sujets à aborder. On ne peut qu’acquiescer, en riant avec lui. Exit aussitôt le malaise. La glace est brisée.

C’est que Nathaniel se prête au jeu de l’entrevue avec une aisance naturelle. Sans filtre, il confie candidement que depuis qu’il est tout petit, il aime les cordes, se ligoter, ou s’enrouler dans des couvertures. Pendant que d’autres jouent à la tag BBQ, lui, il joue à « escape artist »… Très tôt, il aime aussi jouer au chat et à la maman — « et j’aime toujours être le chat… »

À 16 ou 17 ans, il a ses premiers rapprochements avec une fille, mais n’apprécie guère. C’est au cégep qu’il a son premier contact avec un homme. Cette fois, c’est le « feu d’artifice ». « Je deviens turbo gai. Je venais de découvrir qui j’étais », croyait-il.

Quelque chose de « bizarre »

Parce que plus il explore, plus Nathaniel réalise que « quelque chose ne marche pas ». Il se croit gai, mais ne ressent pas d’élan de désir envers les hommes. « J’aimais vraiment être le récipiendaire. J’aimais ça tant que l’autre était actif et que je recevais, explique-t-il. C’était bizarre : sentir que j’aime être désiré. Mais que moi, je ne désire pas tant l’autre… » Une absence de désir qui le définit aujourd’hui comme « asexuel », quoique « kinky as fuck » !

Parce qu’à la même époque, il sait déjà que ce qui l’excite, c’est plutôt le fait d’être contraint ou attaché. Il le sait depuis la toute première fois qu’il a bandé devant des images de superhéros ligotés, d’ailleurs.

« J’en ai besoin. C’est viscéral. C’est la raison de mon excitation. […] Je suis plus attiré par le kink que par l’homme… »

Précision : pour lui, le kink, c’est ça : « sexualiser des choses qui ne le sont pas ». Vers 19 ans, il vit aussi sa première aventure dans le milieu kinky, avec un propriétaire de sex shop. C’est la découverte : ils sortent dans des clubs, portent des corsets, des talons, du latex, et même s’il est stressé, Nathaniel « trippe ». « Ça a vraiment confirmé que je trippais sur le kink et qu’il fallait que je continue dans cette direction. »

Ce qui l’allume ? L’attente, l’alternance entre la cravache et la caresse, la morsure et la masturbation. « Tout ça sert d’excitant. Ce sont des sensations très fortes qui t’amènent dans une vulnérabilité, un power dynamic… » Et côté jouissance ? Est-ce décuplé ? « Oui, dit-il sans hésiter. Pour moi, très clairement. » À quel point ? Disons « six fois » plus, dit-il en rougissant. « Pour ne pas dire 10, ni 100 fois… »

Le trip

Pour revivre cette expérience, Nathaniel part ensuite à la recherche de sites kinky, découvre une communauté québécoise, puis plonge à fond en assistant à des événements de ligotage dans la province. Il se découvre une véritable passion. « Les photos artistiques, les performances, c’était rendu mon objectif. »

Il a 22 ans. Son objectif devient réalité. Nathaniel fait la rencontre d’une femme polyamoureuse qu’il fréquente encore aujourd’hui, passionnée de ligotage tout comme lui (« elle, son trip, c’est de voir l’autre tripper »). Ensemble, ils voyagent de ville en ville, pour enseigner les cordes et faire des performances un peu partout, aux États-Unis comme ici. On devine que la sexualité n’est pas forcément une finalité. Parfois, mais pas toujours. Avec elle, comme avec d’autres, faut-il le préciser. « Je ne suis pas exclusif. Je me faisais aussi attacher par d’autres. » Le ligotage est pour lui d’abord un art et une expérience spirituelle.

« Mon but, c’est de faire ça. Mon but, c’est d’être attaché, d’être suspendu. Mon but, c’est la restriction. C’est une excitation très cérébrale, qui se traduit par une excitation physique, quelques fois. »

Puis avec les années, de « performance », sa pratique du bondage est tranquillement devenue plus « intime ». « Je ne suis plus game de prendre autant de risques qu’avant, confie-t-il. Parce qu’il y a des risques de dommages aux muscles, de dommages nerveux… » Finie la suspension, il se limite aujourd’hui à la restriction.

En parallèle, Nathaniel se tourne donc vers le « Puppy play ». L’an dernier, il assiste à son premier événement du genre dans un donjon montréalais. Ce qui l’allume ici ? « Je trippe intérieurement, nous explique-t-il. Je me sens aimé, réconforté. J’ai une joie immense si je suis à quatre pattes et que mon dresseur me dit : t’es un bon chien. C’est un jeu très cérébral qui m’apporte un très grand bien. » À nouveau, la sexualité n’est pas forcément la finalité, comprend-on.

C’est à travers ces jeux de rôles que Nathaniel finit aussi par rencontrer son copain, avec qui il est encore aujourd’hui. Cela fait cinq mois. Ils sont polyamoureux, précise-t-il, parce qu’ils savent très bien qu’ils ne peuvent pas se satisfaire totalement, mutuellement, exclusivement : Nathaniel est incapable de donner (c’est un « bottom » ou « receveur », dans le jargon), et son copain n’est pas aussi doué pour le ligotage que son amie polyamoureuse. Ce qui n’empêche pas Nathaniel de se considérer enfin bien, enfin en « paix » avec qui il est. Il nous regarde droit dans les yeux :

« Grâce à mon chum. Je n’étais pas capable d’être en paix tant que j’étais seul, conclut-il. Lui, il remplit toutes les cases : il me comprend bien, il me respecte énormément, dans tous mes aspects, et dans toutes mes contradictions… » Et à voir son sourire épanoui fendu jusqu’aux oreilles, on devine qu’il dit vrai.

* Prénom fictif, pour protéger son anonymat.