De la Chine au Sri Lanka, des États-Unis au Ghana, l’avocate et entrepreneure américaine Maxine Bédat, qui dirige le New Standard Institute, une organisation à but non lucratif qui cherche à rendre l’industrie de la mode plus écoresponsable, a suivi la trace d’un jean, des champs de coton au dépotoir. Elle en fait le récit dans Unraveled, un essai étoffé publié en juin dernier qui changera certainement votre façon de voir l’industrie de la mode. Entretien.

Valérie Simard
Valérie Simard La Presse

Q. La Presse : Quelle histoire vouliez-vous raconter avec ce livre ?

R. Maxine Bédat : Je me suis rendu compte à quel point peu de gens savent. Nous avons une idée d’où viennent les aliments, de la façon dont nos voitures et même notre nourriture contribuent aux changements climatiques. Mais la plupart des gens n’ont que des connaissances de base sur ce qu’ils portent. Cela fait partie de notre travail au New Standard Institute de communiquer cette histoire. Ce n’est pas que l’histoire de nos vêtements ; c’est une histoire qui nous aide à comprendre le monde, à comprendre où nous en sommes, une histoire qui donne des indices sur la façon dont on peut faire des changements.

PHOTO FOURNIE PAR BOGDANA FERGUSON

Maxine Bédat

Q. De toutes les choses que vous avez vues lors de vos recherches sur le terrain, y en a-t-il qui vous ont profondément marquée ?

R. Je suis allée au Ghana pour me pencher sur le marché des vêtements de seconde main et voir où nos vêtements finissaient leurs jours. J’ai visité un dépotoir qui reçoit l’excédent de vêtements qui ne sont pas vendus en seconde main. Une partie du dépotoir était en feu. Les mesures de sécurité qui auraient dû être mises en place n’avaient pas pu l’être parce que le dépotoir se remplissait à un rythme plus rapide que ce qui avait été anticipé. En descendant la colline sur laquelle je me trouvais et d’où je voyais les flammes approcher, je me suis dit que ce serait une façon stupide de mourir, mais j’ai aussi pensé à toutes ces ressources qui ont été utilisées pour produire ces vêtements pour lesquels nous avons très peu de considération.

Q. Vous racontez dans le livre qu’au début de Zady, le site de vente en ligne que vous avez lancé en 2013 et un des pionniers en matière de mode éthique et durable, il vous était difficile de connaître la provenance des fibres et des tissus vendus par les fournisseurs. Le manque de transparence est-il toujours un problème ?

R. Oui, c’est un énorme problème dans l’industrie, qui est, dans le grand ordre des choses, relativement nouveau. Dans les années 1960, 90 % des vêtements que portaient les Américains étaient fabriqués aux États-Unis. Aujourd’hui, c’est moins de 2 %. Avec ce changement est venue cette opacité. Et puis, au fur et à mesure que la mondialisation se construisait, les marques sont passées du statut de fabricant à celui de commerçant et parfois de designer. En faisant affaire avec des agences intermédiaires, elles ne savaient plus où leurs usines de coupe et d’assemblage étaient situées et c’est devenu une priorité [d’y remédier]. Mais elles ne savent toujours pas d’où viennent leurs tissus et c’est problématique, comme nous l’avons vu avec la situation des Ouïghours en Chine.

Q. Alors, que peut-on faire comme consommateur ?

R. C’est très difficile en tant qu’individu de faire un achat. La conversation sur la mode durable a complètement négligé la partie la plus importante de la durabilité, qui est la relation des consommateurs avec leurs vêtements. Il ne faut pas penser à : où puis-je aller pour acheter le « vêtement le plus durable », il faut prendre un pas de recul et construire une relation plus étroite avec sa garde-robe. Ce que les détaillants ne vous diront pas, c’est que le principal facteur dans votre capacité à réduire votre impact, ce n’est pas ce que vous achetez, mais le nombre de fois que vous le portez. En fin de compte, vous pouvez devenir un citoyen engagé en interpellant les marques et en leur posant des questions.

Q. Les marques sont nombreuses à annoncer des produits écoresponsables qui ne le sont pas réellement. Quels sont les risques de ce marketing vert ?

R. Il y a un terme qui est utilisé aux côtés de greenwashing qui est greenwishing. On voit en ce moment beaucoup d’affirmations ambitieuses et un langage vague qui amènent les consommateurs à croire une chose qui n’est pas vraie. C’est un problème énorme parce que c’est tromper les citoyens, les gens qui achètent des vêtements, c’est-à-dire nous tous, en leur faisant croire que le problème est en train d’être réglé alors qu’en fait, il ne l’est pas. J’utilise aussi le terme greenwishing parce que je sais qu’il est rare qu’une entreprise essaie délibérément de tromper ses clients. Il y a un grand manque d’information dans l’industrie aussi.

Q. La mode peut-elle vraiment être durable ?

R. Nous portons tous des vêtements. Je ne plaide pas pour qu’on commence à être nus [rires]. Il y a beaucoup de projets majeurs, à portée de main, qui pourraient réduire considérablement les émissions de gaz à effet de serre si les marques étaient tenues de le faire. Et elles demeureraient des entreprises profitables. Elles pourraient collaborer avec leurs fournisseurs en Chine pour passer du charbon à une énergie plus durable. C’est là où l’industrie doit porter son attention. Elle ne le fait pas en ce moment, elle met l’accent sur la vente de produits en fibres recyclées qui ont finalement un impact minime.

Par souci de concision, les propos de cette entrevue ont été édités.

Unraveled – The Life and Death of a Garment

Unraveled – The Life and Death of a Garment

Penguin Random House

336 pages