(Paris) « Si je gagne cette paire, je serai le roi de l’univers » : avec plusieurs centaines d’autres, Jeff trépigne devant un magasin parisien pour participer à une « raffle », terme anglais désignant un tirage au sort donnant le droit d’acheter une paire de baskets en édition limitée.

Sonia BAKARIC
Agence France-Presse

Le modèle tant convoité de basket est le fruit d’une collaboration entre la marque Jordan et le rappeur américain Travis Scott. Jeff, 21 ans, table déjà sur un bénéfice d’environ 1000 euros (1500 $) s’il venait à la revendre.

Devant l’enseigne Jordan du quartier parisien de la Bastille, les mordus de baskets, pour certains de jeunes adolescents venus avec leurs parents, pour d’autres des trentenaires, arborent pour la plupart des éditions limitées, vissées à leurs pieds comme des bijoux précieux, par exemple des Adidas « Yeezy » conçues par le rappeur Kanye West ou des Nike « Off White ».

Tous se revendiquent de la culture « street », inspirée par le mouvement hip-hop, et du monstre sacré du basket Michael Jordan, pour lequel Nike a conçu plusieurs modèles.

Les sorties limitées et les collaborations avec des rappeurs célèbres ont fait naître un marché pesant des milliards de dollars dans le monde.

Comme New York, Los Angeles, Tokyo, Pékin, la capitale française, synonyme dans le monde de luxe et de haute couture, a succombé.

« T’as un Smic »

Devant le Jordan Bastille, une poignée de jeunes font passer des connaissances en tête de queue pour multiplier leurs chances au tirage, opéré par un logiciel.

Une fois dans le magasin, ils donnent leurs coordonnées à des employés. Et repartent, les mains vides, en attendant de recevoir les résultats du tirage, par courriel.

Dehors, d’autres sont déjà en quête sur l’internet des prochaines « raffles ». Les réseaux sociaux tels qu’Instagram ou Discord regorgent de comptes et groupes dédiés.

À Bastille, aucun n’a vu le modèle en vrai. Mais ils ont déjà examiné avec avidité les moindres détails, jusqu’aux lacets, sur des vidéos.

« Ces jeunes sont totalement influencés par les réseaux sociaux, ils n’ont plus de recul. Après le “Si à 50 ans t’as pas une Rolex, t’as raté ta vie, maintenant c’est si t’as pas une paire de Sacai ou de Travis Scott à 15  ans, t’as raté ta jeunesse” », analyse Manu Laigle, gérant d’une boutique de baskets dans l’est parisien.

D’autres en revanche sont d’abord motivés par la perspective d’un profit rapide.

« Je suis passionné par l’argent, tu attends ici deux ou trois heures, et si tu gagnes la paire, t’as un Smic », soit un peu plus de 1200 euros (1750 $) nets, lance Choukry, 37 ans, en songeant à la revente.

La revente a démarré dans les années 1990, avec le succès des premiers Air Jordan. Cette pratique s’est ensuite amplifiée sur l’internet dans les années 2000 avec le site eBay. Les paires se revendent désormais sur StockX — la bourse des baskets —, sur Facebook ou sur le site de vente d’occasion Vinted.

« Comme à la Bourse »

À Paris, la boutique Larry Deadstock reçoit des paires rares apportées par des clients et les revend à ceux ayant les moyens de l’acheter parfois cinq fois plus cher, voire davantage.

Son patron, Julien Ojea, affirme que dix personnes sont venues déposer la fameuse paire de Jordan vendue le matin même pour 250 euros (360 $) aux gagnants du tirage au sort. Elles se revendront entre 1000 et 1500 euros (1500 et 2200 $), mais « le prix peut varier, c’est comme à la Bourse ».

Paris accueille aussi des événements tels que le Sneakers Event, dont une édition s’est déroulée à la pyramide du Louvre, ou le Sneakerness, attirant des jeunes venus des quatre coins de l’Europe.

« Les marques, mais aussi des grandes enseignes de baskets glorifient depuis quelques années les “sneakers addicts” dans leur communication », témoigne Clément Molton, gérant à Paris de la boutique FootPatrol.

Avant, « un adolescent avait trois ou quatre paires de baskets. Maintenant cela parait hyper normal qu’il en ait dix ou quinze », ajoute-t-il.

Dans son appartement, où elle stocke ses 550 paires de baskets, la blogueuse Amel Mainich-Moreaux évoque un véritable « engrenage ».

« C’est un cercle vicieux, ils ont ce besoin de posséder une paire, pas de la porter, et de se dire je veux faire partie de cette élite », explique celle qui écrit à ses quelques 52 000 abonnés sur Instagram sous le pseudonyme Ugly Mely.

Dans sa collection, plusieurs paires de baskets pour bébés, un créneau sur lequel s’engouffrent désormais les marques.