Établie à New York pendant de nombreuses années, la designer française Sophie Theallet était une habituée des passerelles et des tapis rouges. Michelle Obama, Oprah Winfrey, Jennifer Lopez et Kim Kardashian ne sont que quelques-unes des femmes qui ont porté ses créations. Puis, elle en a eu assez. Assez de tous les artifices qui entourent la haute couture. Assez aussi du climat politique américain. Installée à Montréal depuis peu, elle vient de lancer Room 502, une nouvelle marque de luxe éthique qui est en phase avec ses convictions.

Valérie Simard Valérie Simard
La Presse

Sophie Theallet est une femme de principes. En novembre 2016, elle a été la première membre du Council of Fashion Designers of America (CFDA) à déclarer publiquement qu’elle n’habillerait pas Melania Trump, affirmant que sa marque « se dresse contre la discrimination et les préjugés ». Sa lettre, publiée sur les réseaux sociaux, a fait grand bruit. Pendant des mois, elle en a subi les contrecoups, recevant des critiques et des menaces par téléphone, par courriel et sur les réseaux sociaux.

« Cette épreuve m’a changée, c’est le moins qu’on puisse dire, a-t-elle écrit dans un texte publié dans le Globe and Mail, au printemps dernier. J’ai reçu tellement d’insultes à propos de mon physique et de critiques sur mes collections que j’ai cessé de me soucier de ce que les étrangers pourraient penser de moi ou de mon travail. Lorsque la frénésie s’est enfin apaisée, j’ai réalisé que j’étais prête pour quelque chose de nouveau. »

Ce quelque chose de nouveau, c’était le Québec et, plus tard, Room 502. Sophie Theallet, son mari (et partenaire d’affaires) Steve Francoeur et leur fils ont débarqué à Montréal l’an dernier sans tambour ni trompette. « Bien sûr que le contexte politique [aux États-Unis] a quelque chose à y voir. Ç’a été le déclenchement, peut-être », affirme Sophie Theallet, qui nous a reçus dans son appartement qui lui sert aussi d’atelier. 

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Sophie Theallet a installé son atelier dans son appartement, situé tout près du mont Royal.

Ici, je me sens super bien accueillie comme immigrante. La diversité, la façon dont les gens se mélangent. Ils sont ouverts sur le monde. Et pour moi, c’est la qualité numéro un pour que je puisse être heureuse et vivre dans un pays. Ça et l’écologie.

La designer Sophie Theallet, à propos de Montréal

La marque Sophie Theallet, qui s’était bien établie dans le monde de la mode depuis son lancement en 2007, a alors été mise en veilleuse. La designer est devenue chargée de cours à l’École supérieure de mode de l’UQAM. Puis, au terme de plusieurs mois de réflexion, est née Room 502, une marque qui tire son nom de l’appartement de l’hôtel Chelsea où ont vécu Sophie Theallet et Steve Francoeur à leur arrivée à New York.

Sophie Theallet présente Room 502 comme « une autre façon de faire de la mode », une réponse à ce « trop » qui caractérise l’industrie du vêtement. « Notre plateforme, c’est la mode, note-t-elle. C’est une plateforme qui n’est pas la plus sensée. C’est loufoque, démesuré. À l’époque à laquelle on vit, il est temps d’être conscient. »

Produire moins

Remettant en question le concept des collections saisonnières et des soldes qui s’ensuivent, Room 502 mise plutôt sur de petites séries, produites en quantité limitée et renouvelées tous les trois ou quatre mois. « L’idée est de produire moins et de produire bien, souligne Steve Francoeur, qui a grandi à Québec. On préfère qu’il n’en reste plus et qu’on en refasse plus tard que d’en avoir trop. »

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La Série 1 de Room 502 propose neuf modèles produits en quantité limitée.

La première série, dévoilée ce mois-ci, comprend neuf robes en coton, « un coton propre et sans pesticides produit en petite quantité », précise Sophie Theallet. Des robes qu’elle qualifie de « faciles à vivre », à la fois simples et chics, au style intemporel, bien différentes des tenues qu’on retrouve sur les tapis rouges et qui ont un côté éphémère dans lequel la créatrice ne se reconnaît plus.

« Je ne suis pas jet-set, je suis anti-tendance et je travaille dans la mode. Il y a un vrai problème. Je suis plus humaniste. Il faut que la mode nous ressemble », dit celle qui a fait ses classes auprès de Jean Paul Gautier et d’Azzedine Alaïa. 

Je crois que c’est important de nous laisser vivre en tant que femme et de ne pas avoir quelqu’un qui nous dicte quoi que ce soit. D’où la simplicité. Je trouve qu’il y a un retour à quelque chose : on veut être belle, chic, élégante et on veut pouvoir vivre dans une robe.

Sophie Theallet

L’objectif derrière Room 502 est également de rendre plus accessibles les vêtements de luxe. « On a voulu démocratiser la mode et rendre accessibles des robes Sophie Theallet, fabriquées aussi bien que quand on les fabriquait dans nos ateliers à New York et dans les usines avec lesquelles on travaillait », déclare la designer. Ainsi, alors qu’il fallait débourser près de 1500 $ pour une robe de la marque Sophie Theallet, celles de Room 502, qui vont de la robe bustier à la robe paysan, se détaillent aux environs de 500 $. « Ce n’est pas donné non plus », remarque Mme Theallet. Mais elle fait valoir que c’est le prix à payer pour une robe fabriquée de façon éthique, avec des tissus de qualité et, autant que possible, écoresponsables. C’est en éliminant les intermédiaires et en misant sur la vente en ligne que la designer a pu diminuer considérablement le prix de vente. Pour chaque pièce vendue, une somme (non précisée) est versée à l’Epic Foundation, un organisme new-yorkais qui vient en aide aux jeunes défavorisés.

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Les robes de la première série de Room 502 sont offertes en noir, blanc, kaki et fuchsia.

Les robes de cette première série ont été fabriquées en Inde au Kalhath Institute, un atelier qui travaille à la préservation des métiers traditionnels du textile et de la broderie indienne et qui, précise Sophie Theallet, offre des conditions de travail décentes à ses travailleurs. Pour la production de ses prochaines séries (qui comprendront écharpes, chemisiers et pantalons), la designer fera appel à des ateliers montréalais, new-yorkais et, éventuellement, européens puisqu’elle décrit son entreprise comme « citoyenne du monde ».

Le reflet du monde a toujours été important pour celle qui est reconnue pour avoir présenté une diversité corporelle et culturelle dans ses défilés, dont celui qu’elle a organisé en 2008, juste avant l’élection de Barack Obama, pour lequel elle n’a engagé que des mannequins noires. « Je ne suis pas quelqu’un qui fait de la politique, mais je suis quelqu’un qui aime le respect de l’être humain, donc je vais aller vers des choix où on respecte l’être humain. »