Lorsque sa sœur est tombée enceinte, en 2016, Andrée-Anne Cyr s’est réjouie. Elle allait devenir tante. « Dans la famille élargie, c’était le premier bébé à part mes enfants », dit l’orthopédagogue de formation.

Marie Allard Marie Allard
La Presse

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Extrait de Je t’aimais déjà, texte d’Andrée-Anne Cyr, illustrations de Bérengère Delaporte, éditions Les 400 coups

Pendant la grossesse, « je suis devenue la personne de référence pour ma sœur, résume Andrée-Anne Cyr. On se parlait quotidiennement. » Alors âgés de 3, 5 et 6 ans, ses enfants avaient hâte de rencontrer leur cousin. « Ma sœur m’a demandé de les accompagner, elle et son conjoint, à la naissance de leur fils », précise Andrée-Anne Cyr. Elle a bien sûr accepté. « Le jour J, ma sœur m’a appelée : “Viens à l’hôpital, je vais accoucher’’, se souvient-elle. J’y suis allée. Mes enfants m’ont fait promettre de leur rapporter des photos. Sauf que ça ne s’est pas passé comme prévu. Quand je suis revenue à la maison, je n’avais pas de photos à montrer, ni de bonnes nouvelles. »

Horrible paradoxe, le petit Rémi est mort tout juste avant de naître. « Les médecins ont estimé qu’il est décédé quelques minutes avant qu’ils réussissent à le sortir », dit Andrée-Anne Cyr.

Une peine légitime

« Ça a été difficile, continue-t-elle. Mes enfants avaient plein de questions, plein de sentiments qui se bousculaient. Personnellement, je vivais aussi des émotions : j’ai senti la détresse de ma sœur et de son conjoint. Je suis la seule qui a vécu ça avec eux, à l’hôpital. »

L’un des garçons d’Andrée-Anne Cyr a pleuré tous les soirs, pendant plusieurs semaines. Un autre s’est mis à craindre que tout le monde meure autour de lui.

« Je me suis tournée vers la littérature jeunesse, mais tout ce que je trouvais était en lien avec des grands-parents décédés ou des animaux de compagnie », indique-t-elle. Rien ne permettait d’expliquer aux enfants que leur peine était légitime, même s’ils n’avaient pas de souvenirs concrets de leur cousin.

Il y a un souvenir de ce qu’on avait préparé pour le bébé, de ce qu’on avait imaginé qu’il serait aussi.

Andrée-Anne Cyr, autrice de l’album Je t’aimais déjà

Album sur le deuil périnatal

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Extrait de Je t’aimais déjà, texte d’Andrée-Anne Cyr, illustrations de Bérengère Delaporte, éditions Les 400 coups.

C’est ainsi qu’est né, dans la douleur, Je t’aimais déjà, un extraordinaire album jeunesse sur le deuil périnatal, publié aux 400 coups. Même en connaissant le sujet abordé, on ressent un coup au cœur quand on lit ce passage : « Papa et maman m’ont expliqué que tu étais mort à la naissance. Ton cœur ne battait plus et tu ne respirais plus. »

Vécu par les parents, la fratrie et la famille élargie, ce deuil touche plus de personnes qu’on pense. Même au Québec, en 2021. Déjà, au cours des 20 premières semaines de grossesse, le risque de fausse couche est de 15 à 20 %, selon l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ). Après ce cap, il y a encore une probabilité de 4 décès pendant la grossesse, pour 1000 naissances. Dans le premier mois de vie des bébés, qui est crucial, ce taux est de 3 décès pour 1000 naissances.

Ces pertes entraînent des deuils réels, possiblement traumatiques en raison de l’imprévisibilité du décès. Le manque de reconnaissance sociale de ce deuil le rend aussi particulièrement difficile à vivre, selon le portail d’information périnatale de l’INSPQ.

De la faute de personne

Dans Je t’aimais déjà, l’oncle et la tante du garçon l’assurent que les bébés meurent rarement et que ce n’est de la faute de personne – surtout pas de la sienne. Jaloux, des enfants peuvent souhaiter fugacement la mort d’un frère ou d’une sœur à venir, surtout si leur mère est fatiguée par la grossesse. Voir cette pensée devenir réalité peut les bouleverser.

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Je t’aimais déjà, texte d’Andrée-Anne Cyr, illustrations de Bérengère Delaporte, éditions Les 400 coups

« Je voulais être honnête avec les enfants, leur dire la vérité dans des mots accessibles », indique Andrée-Anne Cyr, qui a déjà travaillé en garderie. « Un enfant avait perdu son grand-père, se souvient-elle. Ses parents lui avaient dit qu’il était parti au ciel. L’enfant s’est mis à avoir peur que son grand-père se fasse frapper par des avions. Les enfants sont tellement pleins d’imagination… J’ai essayé d’utiliser des mots simples, sans histoire abracadabrante par rapport à la mort. »

Je t’aimais déjà. Texte d’Andrée-Anne Cyr. Illustrations de Bérengère Delaporte. Éditions Les 400 coups. Dès 3 ans.