Surprise : les anglicismes sont plus fréquents dans les textos des jeunes francophones de Suisse que du Québec. C’est ce qu’a découvert Carolyne Forest, après avoir analysé des milliers de messages textes, dans le cadre d’un mémoire présenté récemment à l’Université de Montréal. « Lol ! »

Marie Allard Marie Allard
La Presse

Outil de socialisation

Mère de deux ados âgés de 13 et 15 ans, Carolyne Forest sait que les textos jouent un rôle central dans les relations sociales des jeunes. « Je le vois à la maison, dit-elle en entrevue. Ils n’appellent pas leurs amis : tout passe par des textos, sur le téléphone ou la tablette. Le texto est devenu un outil de socialisation. »

Dans les messages textes de ses enfants, la réviseure a noté quelques anglicismes, comme « Ça fait du sens » plutôt que « Ça a du sens ». Cela lui a donné l’idée de se pencher sur l’emploi des anglicismes dans les textos d’une plus large cohorte.

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Carolyne Forest, photographiée dans le décor du Cafecito à Montréal, s’est intéressée aux anglicismes présents dans les textos des jeunes au Québec et en Suisse, dans le cadre de son mémoire de maîtrise en linguistique et traduction à l’Université de Montréal.

Total de 5000 textos

Carolyne Forest a analysé 2499 textos envoyés par de jeunes Québécois de 12 à 25 ans. Dans le lot, elle a recensé 549 anglicismes. Le plus courant ? « Lol », acronyme de « Laughing out loud », soit rire à voix haute, utilisé à 154 reprises.

Chez les Suisses du même âge, elle a trouvé plus d’anglicismes (643), dans un peu moins de textos (2321). Le plus fréquent est « hello », utilisé 179 fois. Ces messages textes ont été tirés de l’énorme corpus (51 000 textos) du volet francophone du projet international sms4science, coordonné par le Centre de traitement automatique du langage de l’Université catholique de Louvain, en Belgique. Les textos québécois et suisses ont été envoyés en 2009 et 2010.

Anglicismes intégraux en Suisse

Grosse différence : en Suisse, ce sont surtout les anglicismes intégraux qui sont employés. Il s’agit d’emprunts d’un mot (ou d’un groupe de mots) sans modification ou presque, selon la grille des anglicismes élaborée par l’Office québécois de la langue française. Un total de 92 % des anglicismes des Suisses sont dans cette catégorie. Outre « hello », les Suisses écrivent « cool », « weekend », « lol », mais aussi « love », « kiss », « fitness », etc. Un exemple, transcrit en français lisible : « Alors c’est bon pour le ciné vendredi soir ? Kiss. »

Au Québec, 86 % des anglicismes étaient intégraux. En plus de « lol », les Québécois textent « cool », « live », « job », « chum », « btw », pour « by the way, soit dit en passant », « down », « right », etc. Comme dans le texto « Je suis down pour faire de quoi », où down est utilisé pour remplacer le mot « partant ».

Plus de variété au Québec

Les Québécois emploient davantage que les Suisses les cinq autres catégories d’anglicismes. Il s’agit d’abord des anglicismes hybrides, comme checker, caller, catcher, choker, booker, frencher et leurs variantes. On note ici la construction d’une nouvelle forme linguistique, où un mot anglais est modifié. Dans un SMS, cela donne notamment : « Je vous choke pour ce soir, désolé » Les Suisses en utilisent aussi (mail, scanner, etc.), moins souvent.

L’écart est grand dans l’usage des anglicismes sémantiques, où un sens anglais est donné à un mot français – par exemple, quand « pas de trouble » remplace « pas de problème » dans un texto québécois. C’est aussi frappant dans les anglicismes syntaxiques (« j’ai overdosé sur le spaghetti »), morphologiques (« à date ») et phraséologiques (« bon matin ! »).

Faut-il s’inquiéter ?

Est-ce que ces anglicismes inquiètent Carolyne Forest ? « Plus ou moins, répond-elle, tant et aussi longtemps qu’on est capables de faire la distinction entre les registres. Il faut faire la différence entre le registre familier, qui se rapproche de la façon dont on parle, et le registre plus soutenu. On n’écrira pas cool en s’adressant à un président d’entreprise. Ça, ça m’inquiéterait. »

Les emprunts sont inévitables. « Ça fait partie de l’évolution de la langue, observe la réviseure. Je ne dis pas d’ouvrir la porte sans faire de tri. Mais on n’a pas le choix de faire entrer de nouveaux mots, parce que la société évolue. Il y a de plus en plus de gens qui viennent de différents milieux, de différents endroits dans le monde. Leurs mots s’intègrent à notre langue et, par conséquent, à notre culture. »

> Consultez l’étude Emploi des anglicismes par les adolescents et les jeunes adultes dans les SMS : comparaison entre le Québec et la Suisse

Consultez le site de sms4science

Anglicismes dans les textos des jeunes de 12 à 25 ans

Au Québec : 549 anglicismes dans 2499 textos.

En Suisse : 643 anglicismes dans 2321 textos.

Les anglicismes les plus fréquents dans les textos québécois

« Lol », acronyme de « Laughing out loud » (rire à voix haute), utilisé à 154 reprises.

« Cool », utilisé à 22 reprises.

« Checker » et ses variantes telles « checke » et « checkera », utilisé à 14 reprises.

Exemple de SMS : « Lol yeah, checke mon autre texto. »

Les anglicismes les plus fréquents dans les textos suisses

« Hello », utilisé à 179 reprises.

« Cool », utilisé à 93 reprises.

« Weekend » et « Lol », utilisés à 68 reprises chacun.

Exemple de texto : « Sinon ouais ma soirée c’était super cool mais on est rentré un peu tard du coup je suis trop morte et pas motivée à bosser ! »

Sources : SMS en français envoyés en 2009-2010 au Québec et en Suisse, projet sms4science