J’en imagine déjà rouler des yeux. Le 27 octobre, une cour fédérale a rejeté les poursuites intentées par 15 jeunes Canadiens, âgés de 10 à 19 ans, contre le gouvernement libéral. Ils estiment qu’Ottawa a violé leurs droits, garantis par la Charte des droits et libertés, en ne les protégeant pas assez contre les changements climatiques.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

Ces jeunes de partout au pays ont intenté ce procès il y a un an, dans la foulée de la visite au Canada de la militante suédoise Greta Thunberg, afin d’obliger le gouvernement à élaborer un plan de relance climatique fondé sur la science.

Une poursuite farfelue de la part d’une poignée de jeunes écoanxieux en manque d’attention ? Plutôt une action, pas seulement symbolique, visant à éveiller les consciences.

PHOTO FOURNIE PAR HULU, ASSOCIATED PRESS

Pour le documentaire I Am Greta, Nathan Grossman a suivi la jeune militante Greta Thunberg du tout premier jour de sa grève devant le parlement suédois, en novembre 2018, jusqu’à son discours au siège des Nations unies à New York, un an plus tard.

Il est facile de discréditer la parole idéaliste des jeunes. Il est plus difficile de nier les changements climatiques. Cette semaine encore, un duo de chercheurs norvégiens réputés affirmait dans la revue Scientific Reports que l’humanité avait atteint le point de non-retour en matière de réchauffement planétaire… dans les années 60. Il est déjà trop tard pour renverser la tendance, disent-ils, mais toujours temps de limiter les dégâts. À condition de réduire les émissions de gaz à effet de serre de manière à les éliminer complètement d’ici 2100.

Les plus jeunes, qui vivront pour voir l’an 2100, semblent mieux saisir la menace concrète pour leur avenir de l’inaction actuelle des gouvernements. Ce n’est pas pour eux un film catastrophe abstrait qu’ils ne verront pas de leur vivant.

Aussi, leur écoanxiété s’explique facilement. Elle est l’expression non seulement de leurs craintes, mais aussi de leur solidarité et de leur empathie. La preuve que l’on peut voir plus loin que son nombril, son taux d’imposition et le rendement de son CELI.

Va-t-on écouter ces jeunes, qui nous disent essentiellement d’écouter les scientifiques ? Ou va-t-on rester imperméables à leurs cris du cœur, en les faisant passer pour naïfs et moralisateurs ? Va-t-on attendre que d’autres générations s’assurent de l’avenir de l’humanité en s’en lavant les mains ? Leur laisser l’odieux de ramasser les dégâts que nous leur aurons légués, sous prétexte qu’il faut bien mettre de l’essence dans le train-train quotidien et faire rouler l’économie ?

Je me posais ces questions en regardant I Am Greta, documentaire intimiste de Nathan Grossman sur Greta Thunberg, désormais offert sur les plateformes numériques. Le documentariste a suivi la jeune militante du tout premier jour de sa grève devant le parlement suédois, en novembre 2018, jusqu’à son discours au siège des Nations unies à New York, un an plus tard.

Le cinéaste a eu un accès privilégié à l’élève de 15 ans, qu’il a eu le flair de filmer dès sa première manifestation, seule à Stockholm, a-t-il expliqué cette semaine à mon collègue Alexandre Vigneault. On connaît la suite. Son mouvement de grève a fait boule de neige. Des jeunes de partout dans le monde ont emboîté le pas à Greta dans ses marches du vendredi et elle est devenue, malgré elle, l’égérie de la lutte contre les changements climatiques.

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« Ce qui est bien, c’est que lundi, plus personne ne se souviendra de toi ! », lui a dit son père, Svante, sur un ton rassurant, en quittant la première conférence internationale, en Pologne, à laquelle Greta Thunberg avait été conviée. Nathan Grossman démontre qu’elle n’a pas été instrumentalisée par ses parents, comme certains l’ont prétendu. Son père la soutient et la console, mais c’est elle qui mène son action. Elle rédige ses propres discours. Et lorsque son père lui dit qu’elle y va un peu fort, elle lui répond qu’elle ne fait que dire la vérité.

Le film confirme aussi que Greta ne s’est pas engagée dans cette aventure pour sa gloriole personnelle. Elle aurait préféré ne pas être projetée sous les feux de la rampe, ne pas avoir à subir toute cette pression. Mais elle ne pouvait se résoudre à rester les bras croisés, pendant que la planète dépérit.

« Lisez-vous beaucoup sur le climat ? », lui demande en anglais le président français Emmanuel Macron, premier chef d’État qu’elle rencontre, à l’Élysée. « Beaucoup ! Je suis une nerd ! », dit-elle. « Vous souffrez d’asperger ? », lui demande un intervieweur. « Je ne dirais pas que j’en souffre, mais je l’ai ! », répond-elle du tac au tac. Elle est manifestement d’une intelligence supérieure. Malgré ses engagements et ses multiples conférences internationales, elle finit parmi les premières de sa classe.

« Elle est une enfant qui souffre de maladie mentale ! », affirme pourtant un commentateur sur Fox News. Des dirigeants politiques populistes (Bolsonaro, Trump, Poutine) la dénigrent à leur tour. Elle reçoit des menaces de mort et fait l’objet d’une révoltante campagne de dénigrement qui dévoile ce que la nature humaine a de plus vil.

Les images de Nathan Grossman le confirment : Greta Thunberg est d’une incroyable lucidité pour ses 15-16 ans (au moment de la réalisation du film). Elle comprend rapidement le cynisme de la joute politique. « Tout le monde fait semblant », dit-elle, après avoir rencontré des dirigeants qui veulent redorer leur blason « vert » à ses côtés, mais qui la traitent avec condescendance. Ils se servent d’elle et elle le sait. Elle se sert d’eux en retour.

C’est parce qu’elle est si lucide, notamment à propos de l’état de la planète, qu’elle est aussi anxieuse. « C’est trop de responsabilités pour moi », dit-elle en pleurs, prise de doute, alors qu’elle traverse l’océan à bord d’un petit voilier vers New York. I Am Greta nous rappelle constamment qu’elle n’est malgré tout qu’une adolescente, fragile et têtue, qui se braque parfois devant ses parents, se recroqueville dans son lit et trouve du réconfort auprès des animaux.

Greta est tout à la fois d’une sagesse et d’une éloquence remarquables. Prête à bousculer les dirigeants politiques avec ses formules chocs. « Mon micro est-il allumé ? Mon anglais est-il correct ? Parce que je me le demande… », dit-elle, frondeuse, aux dignitaires réunis pour une conférence sur le climat. « Rien n’a changé malgré vos belles paroles. Nous ne sommes pas là pour que vous puissiez dire que vous nous admirez ! »

Le film se termine à l’ONU, avec son fameux How dare you ?, alors qu’elle semble exaspérée par une année de discours creux de politiciens qui promettent mer et monde en public, mais se plient en privé aux pressions de lobbys industriels de toutes sortes.

Si son mouvement de grève du vendredi a été ralenti par la pandémie, elle n’en a pas fini, comme en témoignent ses récents commentaires sur Donald Trump, qu’elle appelle ni plus ni moins à se calmer les nerfs depuis qu’il a été défait à l’élection présidentielle américaine. « Donald doit travailler sur ses problèmes de gestion de colère », a-t-elle écrit la semaine dernière sur Twitter, lui rendant la monnaie de sa pièce.

Selon le Washington Post, plus de 125 mesures prises par l’administration Trump depuis près de quatre ans ont eu pour but d’affaiblir les règles existantes en matière de protection de l’environnement. De l’annulation de limites d’émissions de polluants par des véhicules automobiles à la fin de restrictions sur le rejet de déchets industriels.

Donald Trump, évidemment, n’est que la plus grossière illustration d’une époque bien particulière, où les consensus scientifiques sont considérés comme suspects par quantité de gens sans formation scientifique. On n’aime pas les mesures limitatives mises en place pendant la pandémie ? On nie l’existence de la pandémie. On redoute les impacts économiques de la lutte contre les changements climatiques ? On nie les changements climatiques. Un discours ne nous plaît pas ? On nie ses fondements.

Pendant ce temps, le climat continue de se réchauffer. Les générations futures s’occuperont de leur survie si ça leur chante. Tant qu’ils ne nous cassent pas les oreilles avec leurs revendications…