L’époque du « boys don’t cry » serait-elle révolue ? Ça se pourrait bien. Du moins chez nous.

Publié le 19 juin
Laila Maalouf
Laila Maalouf La Presse

Voir un homme pleurer n’a peut-être plus rien d’exceptionnel de nos jours.

« Quand on pense à certaines téléréalités où l’on voit les participants hommes pleurer, on se dit : peut-être que c’est en train de changer. La télévision est parfois un indicateur de changement », estime le psychologue de Québec Stéphane Migneault. Et l’éducation serait pour beaucoup dans l’évolution des mentalités, selon lui.

« Maintenant, les parents sont davantage conscients qu’un garçon peut pleurer. Si les garçons ont grandi en ayant le droit de pleurer, ils auront plus tard [avec les pleurs] une réaction tout à fait normale à une situation qui les touche, que ce soit une nouvelle très heureuse ou une déception. »

D’ailleurs, de tous ses billets de blogue, aucun n’a suscité autant d’intérêt que celui qui évoquait les bienfaits de pleurer – « Le pouvoir thérapeutique des larmes » –, a-t-il constaté avec surprise.

Lisez le billet du psychologue Stéphane Migneault

Mutations sociales

Avant de devenir tabous, les pleurs n’ont pourtant pas toujours été mal vus chez les hommes. Jusqu’au XIXe siècle, « l’expression des sentiments était permise, acceptée et valorisée », autant chez les femmes que chez les hommes, précise le professeur de sociologie et d’anthropologie à l’Université Concordia Jean-Philippe Warren.

Puis sont arrivées deux transformations socioculturelles qui ont changé la donne, selon lui. L’industrialisation, d’abord, qui a scindé la société en deux sphères : le privé et le public. « On demande qu’en affaires, on ne fasse pas de sentiments, comme le dit le dicton ; donc ça prend des personnages qui sont durs, implacables, et des ouvriers qui soient aussi disciplinés, qui ne commencent pas à exprimer quelque sentiment que ce soit sur la chaîne de montage. Et lorsqu’il revient à la maison, généralement, l’homme garde l’habitude qu’il a contractée au travail », explique Jean-Philippe Warren.

« On est ensuite entrés, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale et un peu au-delà, dans une époque où la culture militaire a été extrêmement forte », ajoute le professeur. « Ç’a été le moment de dire que le véritable homme, c’est le soldat. » Et un soldat, ça ne pleure pas.

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Jean-Philippe Warren, professeur de sociologie et d’anthropologie à l’Université Concordia

Ce qu’on voit dans beaucoup d’études aux États-Unis [au XXe siècle], c’est que jusqu’à la puberté, garçons et filles pleurent à peu près également ; mais plus on s’en approche, plus il y aura une différence. On va apprendre aux garçons que ce n’est pas bien et aux filles que c’est correct. C’est la naissance de la culture du “boys don’t cry’’, et surtout du “men don’t cry’’.

Jean-Philippe Warren, professeur de sociologie et d’anthropologie à l’Université Concordia

Selon le professeur, le fait que le Québec ait été en partie « en dehors » du mouvement d’industrialisation – et surtout du courant militariste – a fait en sorte que, par rapport aux Canadiens anglais, aux Américains et même aux Français, « les hommes québécois sont restés plus susceptibles d’exprimer leurs émotions par les larmes ».

Une « culture de l’émotion »

Plus récemment, l’expression des larmes en public aurait même pris une tournure complètement inédite en raison du « brouillage entre le privé et le personnel qui permet ce témoignage d’émotions », estime Olivier Turbide, professeur au département de communication sociale et publique de l’UQAM, chercheur au Laboratoire sur l’influence et la communication LabFluens et directeur du Laboratoire d'analyse de presse de l'UQAM. Et ce, dans tous les domaines.

Des émissions comme En direct de l’univers ou Les enfants de la télé vont chercher à susciter une réaction émotive chez leurs invités, note-t-il. « Ça participe à cette culture de l’émotion qu’on entretient dans les médias et ça va faire ce qu’on appelle “un bon moment de télé’’ qui va se retrouver dans les bons moments de la saison. »

C’est d’autant plus « payant » sur le plan médiatique, à son avis, et ce, surtout en politique, même s’il demeure quelques exceptions – en particulier chez les femmes.

PHOTO DOMINICK GRAVEL, LA PRESSE

Olivier Turbide, professeur au département de communication sociale et publique de l’UQAM, chercheur au Laboratoire sur l’influence et la communication LabFluens et directeur du Laboratoire d'analyse de presse de l'UQAM

On va inviter des politiciens à des émissions où il y a un épanchement émotionnel, où on va parler de sa famille, de sa femme, de ses enfants… On est dans une autre génération de politiciens.

Olivier Turbide, professeur au département de communication sociale et publique de l’UQAM, chercheur au Laboratoire sur l’influence et la communication LabFluens et directeur du Laboratoire d'analyse de presse de l'UQAM

« Pour moi, les pleurs publics, c’est très 2022. On est beaucoup dans cette époque du vrai. Ça répond à des exigences presque morales en lien avec la transparence, la sincérité, la franchise, à ces attentes de proximité et de connivence. On n’attend plus d’un leader qu’il nous domine, qu’il nous dise la voie à suivre ; on veut un leader avec qui on est capable d’aller prendre une bière. Et c’est pour ça que cette dimension humaine que permettent les pleurs fonctionne aussi bien sur le plan de la communication : ils rendent le politicien humain, vulnérable, authentique », résume-t-il.

Qui peut pleurer en public ?

Les personnalités publiques n’ont pas toutes la liberté de laisser couler leurs larmes devant les caméras sans conséquence. Voici quelques exemples commentés par nos experts.

Les pleurs d’Obama

Les fameuses larmes versées par Barack Obama lorsqu’il avait évoqué la tuerie de l’école primaire Sandy Hook, en 2016, ont été décrites comme étant « historiques » par certains commentateurs aux États-Unis, puisqu’aucun président américain avant lui ne s’était laissé aller à exprimer aussi ouvertement ses émotions lors d’un discours politique. Mais à aucun moment elles ne l’ont discrédité, selon le professeur Jean-Philippe Warren. « Il a dit qu’il pensait à ses enfants et il a versé ces larmes comme père de famille ; il n’a pas perdu le contrôle », estime-t-il. « Les larmes d’Obama avaient aussi une vertu de mobilisation », ajoute son confrère Olivier Turbide. « On pleure par frustration, par indignation de voir des jeunes tomber sous les balles, et ça permet de passer d’une manifestation de son impuissance face à des évènements à une prise de pouvoir qui peut être génératrice de changement », dit-il, tout en précisant que des mouvements sociaux comme #metoo, Black Lives Matter ou Idle No More se sont également servis des pleurs des manifestants pour revendiquer des changements sur le plan social.

« Un chef de guerre »

PHOTO RONALDO SCHEMIDT, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Le président de l’Ukraine, Volodymyr Zelensky, à Boutcha, en avril 2022

Un chef d’État ne peut cependant pas verser de larmes dans n’importe quel contexte, soulève Jean-Philippe Warren. « Lorsqu’il va à Boutcha, le président de l’Ukraine, Volodymyr Zelensky, ne pleure pas ; il est stoïque. Tout son visage est ravagé par la douleur, mais il ne pleure pas parce que ses larmes n’auraient pas bien passé. C’est un chef de guerre. Et à la guerre, il n’y a pas de place pour les larmes parce que les soldats ne peuvent montrer aucune forme de faiblesse », souligne le professeur.

Des larmes au mème

PHOTO TIRÉE DE TWITTER

Michael Jordan lors de la cérémonie en hommage à Kobe Bryant, en février 2020

S’il y a une scène du milieu sportif qui a marqué les esprits, c’est bien celle de Michael Jordan lors de son intronisation au Temple de la renommée du basketball, en 2009, note Olivier Turbide. « Dans un discours un peu décousu, il est très rapidement ému, il pleure, on le prend en photo ; et ces images de Michael Jordan en pleurs vont être reprises dans des mèmes presque tout le temps quand il y a une victoire ou une défaite. On va coller au sportif l’image de Michael Jordan, et c’est quelque chose qui est accepté et normalisé d’une certaine façon. Ça fait plus de 10 ans, mais elle circule encore sur les réseaux sociaux. Et de façon générale, on va l’utiliser pour faire valoir une émotion sincère », explique le professeur. Michael Jordan a d’ailleurs lui-même plaisanté sur le fait qu’un nouveau mème allait sûrement apparaître après qu’il a de nouveau pleuré pendant un discours, en février 2020, lors de la cérémonie en hommage au joueur de la NBA Kobe Bryant, qui était pour lui comme un « petit frère ».

Les « larmes de crocodile » de Justin Trudeau

IMAGE TIRÉE DE YOUTUBE

Justin Trudeau réagissant à la mort du chanteur de The Tragically Hip Gord Downie, en 2017

À l’opposé, dans le domaine politique, un grand nombre de mèmes circulent de Justin Trudeau en pleurs – et ils sont loin d’être à son avantage, relève Olivier Turbide. « Pour le dire crûment, on sait que Justin Trudeau a la larme facile, donc on met en relief différents moments pour vanter de façon ironique ses talents d’acteur, détaille-t-il. On lui a même déjà reproché de pleurer parce qu’il savait que ça détournerait les médias des scandales des derniers jours. […] Si on n’arrive pas à être cru, c’est assez dévastateur parce qu’il va y avoir une perte de confiance ; on associe ça à des larmes de crocodile, à quelque chose qui est faux, qui relève de la tromperie ou de la manipulation. » Selon le professeur, la « récurrence de ces évènements de larmes » serait partiellement en cause dans le cas du premier ministre : « Plus tu pleures devant les médias, plus l’effet s’affaiblit. Les pleurs doivent rester un évènement exceptionnel en politique pour avoir un haut potentiel émotionnel. »

Et les femmes en politique ?

PHOTO TIRÉE DE YOUTUBE

La Suédoise Greta Thunberg lors de son discours au Sommet sur le climat, en 2019

Dans les domaines artistique et sportif, hommes et femmes peuvent librement épancher leurs larmes après avoir remporté un prix, à la suite d’une victoire ou d’une défaite, relève Olivier Turbide. « Dans ce contexte-là, les pleurs sont beaucoup mieux acceptés. Mais il y a un travail que font les femmes en politique pour se censurer d’une certaine façon sur le plan émotionnel et ne pas prêter le flanc aux critiques », note le professeur, ajoutant qu’on a rarement vu Pauline Marois ou Françoise David dans ce genre de moments « plus émotionnels ». Il donne d’ailleurs l’exemple de la jeune militante écologiste Greta Thunberg dont « l’accès de passion », durant son discours au Sommet des Nations unies sur le climat à New York, en 2019, a été utilisé par ses détracteurs pour la discréditer et l’associer au stéréotype de la femme hystérique.