Bridgerton (La chronique des Bridgerton, en français) aurait-elle des effets sur le romantisme de nos jours ? La série, qui se déroule à l’époque de la Régence, au XIXsiècle en Angleterre et qui traite de désir et de sentiments, nous inspire-t-elle dans nos rapports amoureux de 2022 ? Des spécialistes nous éclairent.

Publié le 18 avril
Olivia Lévy
Olivia Lévy La Presse

La deuxième saison de Bridgerton, offerte depuis le mois dernier sur Netflix, obtient une fois de plus un grand succès. Inspirée des best-sellers de Julia Quinn, la série se déroule dans la haute société londonienne, où le romantisme est poussé à l’extrême alors qu’il est parfois difficile de trouver l’amour, entre les prétendants et les triangles amoureux.

Selon l’application de rencontres Tinder, entre décembre 2020 et mars 2022, les utilisateurs et utilisatrices ont adapté leur vocabulaire à celui de la célèbre série. Le célibataire le plus convoité, Lord Anthony Bridgerton, vicomte, semble faire de l’effet.

En effet, les utilisateurs ont augmenté de 81 % le nombre de mentions du verbe « courtiser ». Ils ont également multiplié par 20 les mentions à Bridgerton dans leurs biographies Tinder, et les mots « prétendant » et même « duchesse » apparaissent également beaucoup plus souvent.

Tinder conseille d’ailleurs, dans un petit guide sur les expressions de style régence à adopter, l’utilisation de mots et d’expressions comme « je brûle pour toi » ou « je présumais que tes affections étaient déjà engagées ».

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Claudia Larochelle, autrice, journaliste et animatrice

« Je ne serais pas offusquée si quelqu’un me disait que je lui plais, qu’il aime entendre le son de ma voix, qu’il apprécie ma compagnie, ou encore qu’il me disait “Je brûle pour toi”. Pourquoi pas ? », souligne l’autrice et animatrice Claudia Larochelle. Elle évoque l’approche très actuelle dans les rapports amoureux de Bridgerton, même si la série se déroule au XIXsiècle. « On est dans un romantisme nouveau, ce qui est déstabilisant, car la série se déroule à une autre époque. Il reste que les petites attentions, la délicatesse et l’élégance, ça ne se démode pas, ce sont des valeurs sûres », dit-elle.

C’est ce que pense aussi Joan Paiement, propriétaire de l’agence de rencontres Intermezzo.

Le désir de romantisme est toujours présent chez les femmes, mais les hommes semblent en manquer !

Joan Paiement, propriétaire de l’agence de rencontres Intermezzo

« Par exemple, les femmes aiment la galanterie, elles apprécient que les hommes leur ouvrent la porte de la voiture ou enlèvent leur manteau, ou même payent l’addition lors d’un premier rendez-vous. Que voulez-vous ! Ces petits gestes ont beaucoup d’effet sur les femmes, mais ils sont de plus en plus rares ! », déplore-t-elle.

PHOTO ÉMILIE TOURNEVACHE, FOURNIE PAR JULIE LAVIGNE

Julie Lavigne professeure d’histoire de l’art au département de sexologie de l’UQAM

Selon Julie Lavigne, professeure d’histoire de l’art au département de sexologie de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), le romantisme n’a jamais disparu. « Je dirais que, pour les célibataires, c’est le retour du plaisir de la rencontre. Cette sensation que nous éprouvons lorsqu’il y a des étincelles, cette chimie qui opère, ce plaisir qu’on ressent face à une personne qui nous fait de l’effet. Car avec les applications de rencontres, on a tendance à oublier ce que c’est que d’être courtisé. »

Pour ce qui est des couples, dans notre société, Julie Lavigne rappelle que la conception du romantisme, c’est lorsque l’être cher est la personne avec qui on a une relation amoureuse et sexuelle et avec qui on vit une conjugalité. Ça reste l’idéal social. « La série réaffirme ce désir de trouver la personne qui répond à ces trois éléments, même si on sait qu’avec le quotidien, le sentiment amoureux s’effrite », indique la professeure.

Repenser la drague

Claudia Larochelle souligne que nous sommes actuellement dans une période de refonte de la drague. « On est frileux, mais j’espère qu’on va se diriger vers une drague respectueuse de l’autre. On peut draguer sans être macho, on peut complimenter l’autre sans que ce soit irrespectueux. On repense les codes, car il y a eu des comportements toxiques », dit-elle. L’autrice pense que le romantisme ne doit pas être associé à une domination d’une personne sur une autre, à de la manipulation ou à des stratégies sentimentales. « On n’est pas dans Les liaisons dangereuses ! Le romantisme doit être franc, doux, respectueux des désirs sincères de l’autre, dans l’écoute, dans l’intuition. »

Est-il temps de penser le romantisme autrement ? C’est ce que suggère l’autrice Lori Saint-Martin, qui rappelle que la plupart des histoires considérées comme romantiques sont basées sur des déséquilibres de pouvoir.

« Comment mettre en scène l’amour et le désir autrement, de façons plus diversifiées et pas seulement entre des personnes hétérosexuelles jeunes, minces et conventionnellement belles, idéalement riches et situées dans un beau décor, mais entre des gens de tous les âges, de tous les types, de toutes les orientations sexuelles et de genre ? », s’interroge-t-elle.

PHOTO LIAM DANIEL, FOURNIE PAR NETFLIX

Simone Ashley, qui joue le personnage de Kate Sharma, et Jonathan Bailey, qui incarne le célibataire convoité Anthony Bridgerton.

Vincenzo Susca, directeur du département de sociologie à l’Université Paul Valéry à Montpellier, qualifie notre époque de postromantique. « On vit nos amours avec plus de cynisme, mais cette série met l’accent sur le retour des sentiments, l’amour et la passion », indique-t-il.

« Au-delà de l’appartenance sociale, de l’espace et du temps, il y a le fait de vivre pleinement nos sentiments, surtout après un isolement généralisé à cause de la pandémie. D’ailleurs, les jeunes ont pris des risques en se voyant de manière clandestine pendant le confinement ! Il y avait cette envie de retrouver l’être cher même au péril de sa réputation », dit l’auteur d’Industrie culturelle et vie quotidienne.

Joan Paiement croit que la série pourrait donner des idées aux clients de son agence de rencontres, qui sont âgés de 23 à 90 ans. « Mes clients cherchent l’amour et des relations sérieuses à long terme, mais je pense que les moins de 30 ans ne savent pas ce qu’est la galanterie. Un souper à la chandelle, des petits mots d’amour sur du papier ! C’est désuet et, pourtant, c’est tellement apprécié d’écrire de sa main à l’ancienne ! Ça va leur faire du bien de regarder Bridgerton ! »

Bridgerton est offerte sur Netflix.