Et si les réseaux sociaux disparaissaient ? Difficile de se l’imaginer, non ? Les réseaux sociaux n’ont même pas 20 ans, et concevoir un monde sans eux tient déjà de l’expérience de pensée. La Presse s’est prêtée à l’exercice.

Léa Carrier
Léa Carrier La Presse

Une menace plausible

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Les réseaux sociaux font partie du quotidien de nombreuses personnes.

Les plateformes informatiques qui hébergent les réseaux sociaux ne sont pas à l’abri d’un bris majeur. La panne qui a suspendu pendant six heures les services de Facebook, WhatsApp et Instagram le 4 octobre dernier nous l’a rappelé.

Et si la panne avait été de plus longue durée ? Définitive ? C’est improbable, mais possible, en théorie.

« Une attaque informatique pourrait détruire virtuellement toutes les données [des réseaux sociaux] ou rendre leur service inaccessible pendant une longue période », affirme Stéfan Monnier, professeur au département d’informatique de l’Université de Montréal.

En pratique, l’attaque exigerait un haut niveau d’organisation, une connaissance détaillée des services visés, et devrait contourner « toutes sortes de mesures qui sont mises en place pour avoir des copies de sauvegarde ».

Il n’empêche que ces attaques, qui « augmentent en fréquence et en sévérité », constituent déjà « une préoccupation majeure » pour les États et les entreprises privées.

C’est sur la base de cette hypothèse que nous avons laissé le champ libre à différents experts, dont un philosophe et un romancier, pour écrire le scénario de la mort des réseaux sociaux – l’un parmi un champ des possibles –, entre le film apocalyptique et la franche comédie.

L’onde de choc

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

L’écrivain Jean-Philippe Baril Guérard

Ça pourrait arriver n’importe quand. Un lundi de novembre, tiens.

En route vers le travail, entre deux balayages du pouce, un message d’erreur s’affiche à l’écran. Autour du globe, plus de quatre milliards d’utilisateurs des réseaux sociaux fixent la même roue qui tourne sans fin.

« Je me demande tout le temps : où je vais être quand tout va lâcher ? », dit l’auteur et adepte des histoires apocalyptiques Jean-Philippe Baril Guérard (Manuel de la vie sauvage, Haute démolition, Royal).

Dans le scénario qu’il invente à voix haute, les premières heures de la mégapanne sont plutôt tranquilles. Pas de cohue, pas de sirènes qui retentissent au loin. L’évènement ne frappe pas l’imaginaire comme une pandémie (ou une attaque de zombies). Il a quelque chose d’absurde, même.

Si l’être humain a vécu des millénaires sans Facebook, Instagram, Twitter, Snapchat et compagnie, pourquoi alors est-il si difficile d’imaginer un monde après eux ?

Parce qu’un retour en arrière n’est pas possible, croit Milton Campos, professeur retraité de communications à l’Université de Montréal.

« Il faut bien comprendre que l’arrivée du numérique est le résultat de recherches et d’efforts, mais aussi d’un besoin humain. »

Nous sommes des milliards d’êtres humains. Pour gérer la vie collective – pour administrer l’espèce –, nous avons eu besoin de développer ces outils [de réseautage].

Milton Campos, professeur retraité de communications à l’Université de Montréal

« Et comme l’être humain, d’un point de vue cognitif, est un animal qui résout des problèmes, il a intégré ces outils pour résoudre les problèmes de la vie », ajoute M. Campos.

Comme un cyborg, fait remarquer Jean-Philippe Baril Guérard. Les réseaux sociaux nous ont dotés de capacités surhumaines, comme celle de communiquer jusqu’à l’autre bout du monde, en une fraction de seconde.

Enfin, jusqu’à maintenant.

La réorganisation

PHOTO DADO RUVIC, ARCHIVES REUTERS

Une panne des réseaux sociaux nous met en plein visage notre grande dépendance.

Le choc encaissé, la tension monte d’un cran.

Après quelques heures, les premiers symptômes liés au sevrage des réseaux sociaux commencent à se manifester. Ils se présentent sous la forme de colère, d’irritation et d’humeur dépressive, énumère la Dre Marie-Anne Sergerie, qui s’intéresse à la cyberdépendance.

« Si ces symptômes ressortent, c’est parce qu’ils étaient associés à une utilisation excessive [des réseaux sociaux]. Pour d’autres personnes, ça ne sera pas un enjeu. Chacun va le vivre d’une façon différente, selon la fonction qu’occupaient les réseaux sociaux dans leur vie », nuance-t-elle.

Ces plateformes servent à la fois d’outils de communication et de travail, de divertissement et assure la libre circulation de l’information. Sans eux, c’est toute l’organisation sociale qu’il faut repenser, constate l’auteur Jean-Philippe Baril Guérard.

C’est le retour de la collecte des dates d’anniversaire (« je connais juste celui de ma mère ! »), des chaînes de courriels (« malheureusement ») et le deuil des archives virtuelles (remise de diplôme de fiston, 50anniversaire de mariage), toutes évacuées dans la mégapanne.

Et pour se tenir au courant des rumeurs de la ville – parce que le potinage remplit aussi un besoin social –, où se donne-t-on rendez-vous ? « J’aime m’imaginer que les théâtres et le Centre Bell deviendraient les nouveaux perrons d’église ! », dit en rigolant Jean-Philippe Baril Guérard.

En outre, l’effondrement des réseaux sociaux provoquerait un krach boursier qui pourrait potentiellement se répercuter sur l’économie réelle, entrevoit David Dupuis, économiste et professeur à l’Université de Sherbrooke.

« Il y a des krachs boursiers qui ne demeurent que ça, mais il y en a d’autres qui ont le pouvoir d’affecter le sentiment des consommateurs. On rentre alors dans une période plus morose et les gens, par mesure de précaution, vont avoir tendance à contracter leur consommation. Ça pourrait certainement arriver », explique M. Dupuis.

La réflexion

Après des semaines, voire des mois, la poussière retombe.

Nous ralentissons le rythme, s’imagine le philosophe français Pierre Musso, spécialiste des sciences de l’information et de la communication. Dans son livre Critique des réseaux, il s’est intéressé à la genèse du « réseau », dont la première figure remonte à l’Antiquité et renvoie à un entrelacement de fils comme un filet de pêche. Plus tard, avec la révolution industrielle, il devient chemin de fer, puis électricité et internet.

S’il devient plus puissant et complexe à chaque transformation, le réseau prend une tout autre mesure depuis 20 ans.

« L’échelle planétaire et la vitesse d’usage des réseaux sociaux ont transformé le rythme de la société. Nous sommes sur des temps très courts et de très hautes fréquences, qui modifient l’attention et les comportements », dit Pierre Musso.

À l’inverse, leur disparition est un décélérateur.

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Jacques Nantel, professeur émérite à HEC Montréal, dans sa cour au bord du lac des Deux Montagnes

On consomme moins, prédit le professeur émérite à HEC Montréal et spécialiste du commerce au détail Jacques Nantel. En 2021, 1 $ investi en publicité sur Facebook, Instagram ou TikTok est plus efficace que la même somme investie dans n’importe quel autre support publicitaire (remercions les algorithmes d’optimisation).

Dans certains cas, les réseaux sociaux deviennent eux-mêmes des places de marché.

« C’est un peu comme si vous enleviez la moitié des produits dans une épicerie. On est moins tenté d’acheter des choses, d’autant plus qu’une grande partie de notre consommation, notamment dans les pays développés, ce sont des produits non essentiels. Et l’achat de ces produits est très activé par les réseaux sociaux », ajoute M. Nantel.

On milite à un rythme différent, aussi.

« Sur les réseaux sociaux, il y a l’élément tendance. Quelque chose est à la mode, les gens vont partager une information, se dire que le boulot est fait et passer à autre chose », remarque l’historien et rappeur Webster.

Proche des cercles militants, il a été témoin de la transition du militantisme de la rue à la twittosphère. Des tracts aux mots-clics. De l’action à la réaction. Peut-être serait-il intéressant de ressortir les boîtes de lait et les pamphlets, croit-il.

« Si tu veux manifester ton indignation, ta colère, il faut que tu sortes de chez toi. Ça demande plus d’investissement, plus de temps, mais c’est là qu’on voit qui est vraiment convaincu par sa cause. »

La leçon

PHOTO DANISH SIDDIQUI, ARCHIVES REUTERS

Utilisateur de l'application TikTok

Alors, comment se conclut cette histoire ? Ultimement, le philosophe Pierre Musso y voit deux issues. Soit l’humanité célèbre « la libération de ces réseaux qui surveillent et capturent les données, les revenus publicitaires et l’attention ».

Soit elle se révolte.

L’imaginaire du réseau, c’est la liberté de communiquer, de s’exprimer. Au nom de cette liberté individuelle, il pourrait y avoir des manifestations, des pétitions.

Pierre Musso, spécialiste des sciences de l’information et de la communication

S’il devait prédire l’avenir, Pierre Musso parie davantage sur le second dénouement. Pourquoi ? La réponse se trouve dans votre poche.

« Dans l’histoire des êtres humains, il y a très peu d’objets qu’on a accepté de porter sur soi comme indispensables. Les vêtements, les bijoux, les lunettes, la montre. Et le smartphone. Interrompre les réseaux sociaux, ce serait arracher une grande part de l’activité sur le smartphone, quelque chose qui est profondément individualisé, qui est vécu et perçu comme un élément de soi. »

Le mot de la fin revient à l’auteur Jean-Philippe Baril Guérard, qui a le tour pour nous surprendre.

« L’histoire finit avec quelqu’un, dans sa chambre, qui clique sur “Enter” et un nouveau réseau social est en ligne. Après tout ce qu’on aurait appris, on rebâtit exactement la même affaire et le cycle recommence. Finalement, je pense que mon histoire serait une comédie... Ça me donne le goût de l’écrire, ce livre-là ! »