Presque un an après que des garçons ont porté la jupe pour dénoncer la pression sociale qui pèse sur les filles et appeler à une plus grande tolérance, plusieurs écoles du Québec adoptent l’uniforme non genré. La longueur de la jupe, l’autre revendication du mouvement, reste toutefois bien réglementée.

Valérie Simard
Valérie Simard La Presse

Les élèves de l’école internationale Lucille-Teasdale, à Brossard, qui s’étaient fait remarquer sur les réseaux sociaux en octobre dernier en affichant leur appui au mouvement « Moi aussi, je porte ma jupe », pourront désormais choisir de porter jupe ou pantalon sans égard à leur sexe.

PHOTO FOURNIE PAR L’ÉCOLE INTERNATIONALE LUCILLE-TEASDALE

Des élèves de l’école internationale Lucille-Teasdale ont participé au mouvement « Moi aussi, je porte ma jupe », en octobre dernier.

« Des élèves nous ont proposé des activités en lien avec ce mouvement pour lesquelles il y a eu une énorme participation, souligne la directrice de l’établissement, Christine Nadeau. L’uniforme est devenu non genré tout de suite. »

Autant des élèves que des membres du personnel ont arboré la jupe à l’école. Cela a ouvert énormément les esprits et cela a eu de grands impacts dans l’école.

Christine Nadeau, directrice de l’école internationale Lucille-Teasdale

L’adoption de l’uniforme non genré a par la suite été officialisée par le conseil d’établissement, qui a voté en faveur à l’unanimité.

« Ça a été nouveau [d’avoir à se pencher sur la question], remarque Mme Nadeau. Mais on s’est rendu compte que cela répondait à un besoin de l’élève parce que plusieurs garçons l’ont portée tout au long de l’année. » Dans la foulée, l’école a aussi mis sur pied un comité LGBTQ+ qui a mené notamment à la mise en place de toilettes non genrées.

D’autres établissements, comme l’école secondaire Marcellin-Champagnat, à Saint-Jean-sur-Richelieu, et le Collège Jean-Eudes, à Montréal, ont aussi aboli le genre dans leurs uniformes. « Avant, on spécifiait très clairement ce qui était permis pour les garçons et pour les filles et, cette année, il n’y a pas cette distinction-là dans le guide de l’élève », indique le directeur général du Collège Jean-Eudes, Dominic Blanchette. « Ça a été pour nous l’occasion de se dire : effectivement, il faut évoluer, dans le respect de nos traditions, mais il faut être de notre temps. »

Un fournisseur d’uniformes s’adapte

Les revendications des adolescents ont aussi trouvé écho chez l’un des fournisseurs d’uniformes scolaires du Québec. Raphaël U, qui fabrique des uniformes scolaires pour 60 écoles à travers la province, a planché sur une collection non genrée de 30 morceaux qui vient d’être lancée. Ainsi, les coupes « masculines » et « féminines » ont fait place à coupes « droites » et des coupes « amples », jugées plus neutres.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Patrick Lepage et Tammy Hattem, cofondateurs de l’entreprise Raphaël U

Les jeunes nous disaient : “Vraiment, ça suffit le gars/fille, on aimerait avoir cette liberté-là”. Alors, on a approché des membres de conseils d’établissement, des directions d’école, des C.A. en leur demandant : est-ce que vous adhérez ? Ça a été un petit processus.

Tammy Hattem, cofondatrice de l’entreprise Raphaël U

Si la plupart des écoles clientes de l’entreprise ont adopté ce virage, d’autres ont tenu à conserver des collections féminines et masculines distinctes. « Mais on travaille là-dessus avec eux », assure Mme Hattem.

L’an prochain, l’entreprise aimerait que toutes ses pièces soient non genrées et collaborera avec les stylistes des Effrontées pour repenser certains morceaux, comme la jupe.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Lors de cette première phase visant à rendre ses uniformes plus neutres par rapport au genre, Raphaël U a revu les coupes de 30 morceaux, tout en conservant deux styles : ample et droit.

Si plusieurs écoles ont intégré les morceaux non genrés de Raphaël U à leur catalogue, toutes ne permettent pas le port de la jupe pour les garçons.

Au Collège Héritage de Châteauguay, une consultation aura lieu à ce sujet à l’automne. « Est-ce que nous, ici, dans la région, on est rendu là ?, s’interroge Nathalie Crête, directrice des services aux élèves. On a déjà 10 morceaux non genrés dans notre collection. […] La haute direction n’est pas contre. Elle veut juste que l’on consulte [les parents, le personnel et les élèves] et qu’on se questionne. »

À part celle d’une élève trans pour qui cela a été autorisé, Mme Crête dit ne pas avoir reçu de demandes d’élèves masculins désirant porter la jupe. Bien qu’appuyées par des garçons qui l’ont momentanément arborée l’automne dernier, au Collège Héritage, ce sont deux filles qui ont milité auprès de la direction.

PHOTO FOURNIE PAR EMMA LOISELLE

Emma Loiselle

L’une d’elles, Emma Loiselle, a d’ailleurs participé à la refonte des uniformes de Raphaël U. « Pourquoi faudrait-il attendre qu’il y en ait qui soient mal dans leur pantalon ou qu’il y en ait un qui le demande ? Pourquoi ne pourrait-on pas juste l’offrir à tout le monde ? », demande celle qui a terminé sa cinquième secondaire en juin dernier et étudie maintenant au cégep. « Si ça peut aider un garçon au Québec, je serai contente. »

La longueur de la jupe maintenue

Pas question toutefois de remettre en question la longueur réglementaire des jupes, précise Nathalie Crête. Pour la direction du Collège, c’est « un autre débat ». « C’est une question d’étiquette, de valeurs, dit Mme Crête. Peu importe que ce soit un gars ou une fille qui la porte, on voudrait avoir une certaine longueur minimum respectable. » Elle précise cependant que le règlement n’est pas appliqué de façon stricte, mais selon le « gros bon sens ».

En octobre dernier, dans une lettre parue dans Le Devoir, des diplômées du Collège Jean-Eudes avaient dénoncé « des interventions déplacées de certains adultes sur leur définition de ce qu’est le “respect de soi” ou l’habitude de démoniser celles qui souhaitent présenter leur corps comme elles le veulent » et réclamaient l’abolition de ce règlement.

Si celui-ci est toujours en vigueur, la direction de l’établissement assure avoir entamé une « sérieuse réflexion » quant à sa mise en application.

« Au début de ma carrière, il y a 19 ans, on disait aux filles : tu déranges les garçons. Ce type d’intervention-là n’a plus sa raison d’être et cela était l’occasion d’en prendre connaissance », affirme Dominic Blanchette, qui dirige le collège depuis 2019. « Mais c’est un travail en continu pour amener nos gens à intervenir adéquatement, non pas sur les personnes, mais sur le règlement. »

Pour Emma Loiselle, ce type de règlement fait injustement porter la responsabilité aux filles. « Les garçons ont juste à se gérer. Ce n’est pas aux filles de payer pour ça. Ce n’est pas juste dans nos écoles. C’est aussi dans la société en général. » Celle qui a instigué un mouvement baptisé « Génération de changement » alors qu’elle était au secondaire estime que sa génération fera les choses autrement. « J’ai passé mon secondaire à voir les inégalités entre les gars et les filles. Si un jour je dirige une école, je n’avertirai jamais une fille pour la longueur de sa jupe. »