Il vit dans son camion. Littéralement. Sept jours sur sept, nuit et jour, été comme hiver. Depuis une poignée de printemps maintenant. Entretien avec un Nomadlander bien d’ici.

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

Nomadlander ? Oui, pour Nomadland, ce long métrage signé Chloé Zhao, remarqué dans tous les festivals, dont on risque d’entendre parler encore longtemps. Pour cause : le film, inspiré d’un livre du même nom, finaliste dans plusieurs catégories aux Oscars, lève le voile, sans filtre et surtout sans fard, sur une réalité peu médiatisée jusqu’ici : ces gens qui vivent dans un véhicule moins par choix de vie que pour leur survie.

Ils sont nombreux aux États-Unis, forcément moins ici. Question de climat. Évidemment. De filet social, aussi. Et de législations diverses. N’empêche qu’on en a trouvé un, et il a gentiment accepté de nous rencontrer.

Précisons-le tout de suite : Sébastien Préville, 42 ans, camionneur de son état, ne se considère pas comme un « nomade ». Contrairement à Fern (Frances McDormand à l’écran), et à tous les autres personnages dépeints dans le film, d’ailleurs. Mais attention : lui non plus, il ne se considère pas comme sans-abri pour autant. Fern aura d’ailleurs cette réplique éloquente au début du film : « I’m not homeless, just houseless ! » (traduction libre : « je ne suis pas sans abri, simplement sans maison », une nuance qui en dit long).

Mon « truck », ma maison

« Le monde me considère comme nomade, moi non. Je reviens dans mon “village” toutes les fins de semaine », sourit notre homme, entre deux bouffées de cigarette. Nous sommes dans un stationnement d’hôtel, le Days Inn pour être précis, à Berthierville, un vendredi midi. Son « village », c’est ici. Entre une rangée de camions et une station-service. À côté d’un petit bar, fermé bien sûr ces jours-ci. Parce qu’il y connaît tout le monde. Et qu’il y a ses habitudes. Bien « tanné », il prend une chambre à l’hôtel (à prix « spécial camionneur ») pour la nuit. Il y prend sa douche, aussi. Mais il préfère de loin boire son café chez lui, lire dans son « truck », au petit matin. Non loin de là, il a un chum chez qui il va faire sa lessive. Un autre avec qui il prend un verre le soir. Ce dernier l’invite d’ailleurs souvent : « Dors donc chez moi ! » Mais Sébastien Préville ne veut rien savoir.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Sébastien Préville

Mon truck, c’est chez nous !

Sébastien Préville

Il vit ainsi, dans moins de 4 m2, depuis maintenant trois ans : sur un matelas de lit à une place, qui prend littéralement toute la place, coincé entre un micro-ondes, une télé et une valise à ses pieds. Sous son lit : une boîte de DVD. Sur une étagère : des restes de viennoiseries. « Le monde trouve que je fais pitié, dit-il, mais d’un autre bord, je ne trouve pas. Avoir un 1 1/2, c’est pire que ça. Dans un sens… »

À l’origine, l’emménagement ne devait être que « temporaire ». Sébastien Préville, après s’être séparé de sa copine de l’époque, a voulu « se redresser financièrement », comme il dit. « J’étais parti sur une dérape, j’avais accumulé des dettes » résume-t-il, évasivement.

Puis, il s’y est fait. Il faut dire que son boulot (qu’il « adore », « j’aime aller à des nouvelles places, découvrir, me renseigner ! ») y est pour beaucoup. Pourquoi payer pour un appartement minuscule qu’il n’habiterait qu’un jour ou deux par semaine ? « C’est sûr que ça prend des bons amis et un bon employeur », concède-t-il. Disons franchement, quelqu’un d’accommodant : le patron en question lui a prêté à temps plein un véhicule, ce beau Kenworth blanc, devenu depuis sa « maison ». « Mon boss m’a installé une petite génératrice sur le toit, l’été, j’ai une petite clim ! », se félicite-t-il en prime. Et l’hiver ? Il allume chaque nuit son « réchauffe-cabine ». S’il a chaud ? « Ciboire ! Trop ! »

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Sébastien Préville

Bien sûr, non, il ne cuisine pas. Jamais. Impossible : « Et c’est ce qui me manque le plus », glisse-t-il. Il ne mange donc que des plats cuisinés, pains de viande, macaronis et autres cigares au chou. Toujours dans son camion. « Au début, je trouvais le temps long. J’étais pas équipé comme ça. Mais maintenant, j’ai une télé… »

Son secret ? « Il faut que tu apprécies les petits bonheurs de la vie, résume-t-il. Le soleil le matin, les oiseaux qui gazouillent… »

Si vous avez vu Nomadland, vous ne serez pas surpris de l’entendre : oui, Sébastien Préville se sent libre. Surtout en ces temps de COVID-19. Même s’il ne voit que rarement ses enfants (où les loger ?) ni non plus sa copine, elle aussi camionneuse. « C’est niaiseux, mais moi, en camion, j’ai pas de couvre-feu ! C’est plate à dire, mais c’est ça pareil ! », conclut-il, sourire en coin.

Vivre sur la route, un choix, vraiment ?

PHOTO ASSOCIATED PRESS

Frances McDormand incarne Fern dans Nomadland, film de Chloé Zhao.

D’après Célia Forget, anthropologue et chercheuse à qui l’on doit une thèse de doctorat sur le sujet (Vivre sur la route – Les nouveaux nomades nord-américains, 2012), ils seraient des millions sur le continent à avoir fait ce « choix » de vivre sur la route, sans attache ni domicile fixe.

Assurément davantage encore depuis l’engouement pour la vie en véhicule aménagé (van life). Vérification faite, il n’existe aucun chiffre précis pour ces fameux « nomades » au pays, ni Statistique Canada, ni la SAAQ, ni même le Bureau d’assurance du Canada n’ayant jamais documenté le sujet. Et même si le choix est un peu par « dépit », comme ici, « il y a toujours ce souci d’indépendance et de prise en charge de sa propre personne », note la chercheuse, qui s’intéresse à la question depuis plus de 20 ans.

PHOTO FOURNIE PAR CÉLIA FORGET

Célia Forget

Ce sont des gens qui ne voudraient pas perdre leur liberté pour aucune raison. […] Ils veulent s’en sortir tout seuls, et c’est un mode de vie qui permet ça.

Célia Forget, anthropologue, chercheuse et auteure de Vivre sur la route – Les nouveaux nomades nord-américains

Bien sûr, il existe un monde entre les « nomades » retraités qui passent leurs hivers dans des campings cinq étoiles dans le Sud, ou tous ceux qui partent à l’aventure dans leur motorisé archi-équipé, et la réalité de Sébastien Préville ici décrite. Mais quelle que soit cette réalité, elle découle généralement d’un même « traumatisme », constate la chercheuse, également coordonnatrice scientifique du Centre de recherches Culture-Arts-Société (CELAT). « C’est récurrent », dit-elle, exemples de morts (comme dans le film), maladies, dépressions ou séparations (comme ici) à l’appui. « C’est extrêmement récurrent, insiste-t-elle. Ils ont tous vécu […] un déclic comme quoi il fallait changer quelque chose. […] Et ça demeure leur choix : se priver d’un confort pour prendre en main sa vie. »

L’envers de la van life

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Julien Roussin Côté

La réalité de Sébastien Préville, tout comme celle dépeinte dans Nomadland, est loin, très loin, de ce qu’on peut voir dans les images filtrées, instagrammées, de la van life. Ce mode de vie alternatif, certes minimaliste, est associé à une grande liberté, à la créativité et à l’autonomie, une espèce de nomadisme des temps modernes. Et Julien Roussin Côté (vanlifer, auteur, blogueur et producteur de contenu, à qui l’on doit la série La belle vie, sur Unis TV, dont la deuxième saison est diffusée ces jours-ci) ne le nie pas. « Oui, c’est bien de démontrer que c’est un mode de vie qui vient avec des défis, dit-il. Mais c’est un peu comme si tu me demandais s’il est important de parler d’itinérance dans la société. C’est un autre sujet », avance-t-il.

Depuis six ans qu’il habite lui-même à temps plein dans sa van, il n’a croisé qu’une « minorité » de personnages comme Fern dans Nomadland (un film qu’il n’a pas encore vu, faut-il le préciser), essentiellement aux États-Unis, encore moins de Québécois comme Sébastien Préville, vivant à temps plein et faute de mieux dans un véhicule.

D’ailleurs, les chiffres d’un sondage récent auprès de sa communauté (Go-Van) le confirment : sur 1109 répondants québécois, seuls 7 % vivent à temps plein dans leur véhicule, révèle l’enquête, réalisée l’hiver dernier (du 19 janvier au 22 février 2021). La quasi-totalité (92,7 %) est propriétaire dudit motorisé. Seuls 12 % ont des véhicules évalués à moins de 10 000 $, 22 % évaluent leur véhicule entre 10 000 et 20 000 $, une bonne proportion (29 %) à plus de 20 000 $ et 26 %, carrément à plus de 100 000 $. On est loin du camion prêté par le patron… de toute évidence. D’ailleurs, Sébastien Préville ne détesterait pas finir ses « vieux jours » comme ça : « Une van équipée ? Ah oui, j’aimerais ça, pour mes vieux jours, j’adorerais ça ! »