Face à des réseaux sociaux toujours plus obèses et frénétiques, certains utilisateurs prennent leurs distances avec ces arènes pas toujours accueillantes, entre armées de trolls, courses aux abonnés et chicanes publiques. Doit-on voir dans de nouvelles fonctionnalités et plateformes, comme Clubhouse, la réponse à un besoin de s’orienter vers des communautés plus intimes et à échelle humaine ? Le débat est ouvert.

Sylvain Sarrazin Sylvain Sarrazin
La Presse

« Je ne sais pas si on s’en va vers ça, mais visiblement, c’est ce qu’on recherche », annonce Nadia Seraiocco, doctorante et chargée de cours à l’école des médias de l’UQAM. Elle-même a désactivé son compte Facebook personnel pour en refonder un autre, consacré uniquement à sa famille. Motif : trop de « bruit » généré sur la plateforme, un désagrément couramment dénoncé.

Mark Zuckerberg et sa bande l’ont déjà compris, misant gros sur les groupes et communautés plus restreints, en pleine crise de confiance : « Quand ils ont atteint 2 milliards d’utilisateurs en 2017, ils ont cherché à recréer ce sentiment d’intimité sur le réseau, avec des espaces sécuritaires où on peut être soi-même sans avoir peur de se faire agresser », rappelle Mme Seraiocco, qui souligne leur changement de slogan, passant de « Faire du monde un lieu plus ouvert et connecté » à « Donner à tous la possibilité de créer une communauté et de rapprocher le monde entier ».

PHOTO MARK SCHIEFELBEIN, ASSOCIATED PRESS

L’application Clubhouse fait beaucoup parler d’elle. On n’y accède que sur invitation, ce qui permet, pour le moment, de limiter les interactions désagréables et de laisser la parole plus libre aux participants.

Facebook a remis une couche en 2019 : « Le futur est privé », « nous avons aussi besoin de l’équivalent numérique de nos salons », « plus que jamais, nous avons besoin de ce sentiment d’intimité », avait déclaré Zuckerberg en conférence annuelle. « Leur message : on vous donne le pouvoir de bâtir sur notre propriété numérique des communautés à l’échelle que vous souhaitez », résume Nadia Seraiocco.

PHOTO JIM WILSON, ARCHIVES THE NEW YORK TIMES

Les plateformes lancent des outils qui permettent de créer des groupes de conversation plus restreints.

À l’aise autour de la table

Un vent dominant dans l’industrie du réseau social ? La question se pose avec l’application qui est actuellement sur toutes les lèvres, mais pas sous tous les doigts : Clubhouse, un nouveau réseau de groupes de conversation audio, accessible sur invitation (et sur iPhone) seulement. On peut assister à ces échanges, voire y participer si on y est invité.

Le réseau compte, aux dernières nouvelles, quelque 10 millions d’utilisateurs.

Quand on assiste à une conversation sur cette plateforme, tous les gens qui sont là sont reliés, se connaissent de près ou de loin, ça crée cette impression de communauté, de tribu.

Nadia Seraiocco, doctorante et chargée de cours à l’école des médias de l’UQAM

« On laisse faire l’idée du gros réseau et on va se concentrer sur des espaces conversationnels, dont vous pourrez contrôler l’accès », poursuit l’universitaire… même si elle pense que cela ne durera pas éternellement : à des fins de monétisation, tôt ou tard, il faudra ouvrir les vannes, ce qui engendrera des défis de contrôle et de modération.

En attendant, elle a été surprise, après plusieurs incursions clandestines sur le réseau, de voir des entrepreneurs américains en difficulté s’exprimer avec émotion « dans un cercle psychologique où on ne juge personne, dans le respect » ou de constater la formation d’un groupe de conversation d’enseignants québécois débattant de l’enseignement numérique.

Twitter n’a pas tardé à emboîter le pas avec le lancement d’un outil similaire, Espaces, permettant de créer des groupes de conversation audio où l’hôte détermine qui aura un micro ouvert. Il est encore en phase de test, mais l’intention est claire : « Réunir des gens dans un espace intime et conversationnel » où « tout le monde se sent à l’aise autour de la table », indique l’entreprise gazouillante. Traduction : loin du « bruit », des trolls et des courses aux retweets. Quant à Instagram, il vient d’inaugurer Live Rooms, une fonctionnalité de vidéo en direct où quatre personnes au maximum peuvent s’exprimer.

À son tour, LinkedIn vient d’annoncer une fonctionnalité similaire qui permettra à ses membres de converser en petits groupes de professionnels. Et là aussi, l’accent a été mis sur un environnement sûr. « Notre priorité est de bâtir une communauté de confiance où les membres se sentent à l’aise et peuvent être productifs », a déclaré la porte-parole Suzi Owens au site d’information spécialisé TechCrunch.

Nadia Seraiocco dresse un parallèle avec le monde associatif : avec le grossissement des rangs dans les réseaux, on tend à former de petits sous-groupes pour traiter de sujets précis sans être interrompu.

Entre abris et outils

Pour Nellie Brière, chroniqueuse et stratège en communication numérique, parler d’une tendance vers des groupes plus fragmentés est « un peu exagéré ». « Comme le web est un univers de niches, il est très difficile de dire qu’il y a une tendance marquée généralisée », rappelle-t-elle.

Elle juge l’effet Clubhouse comme s’adressant plutôt à une élite : « Ce sont des profils de gens privilégiés, professionnels, très scolarisés, avec les mêmes systèmes de référence. Je pense que c’est ça, le sentiment de confort généré par Clubhouse. »

Elle souligne par ailleurs que les personnalités publiques présentes sur les réseaux habituels, parfois mal outillées, sont peut-être particulièrement concernées par le besoin « de se retrancher davantage ». Les exemples de sacs de frappe numériques ne manquent pas : Dany Turcotte, Safia Nolin, etc.

Concernant le commun des mortels, Mme Brière précise que les outils pour créer des espaces plus personnalisés et des petits comités existent déjà : groupes et messageries privés, listes pour un auditoire ciblé sur Facebook… Le problème réside plutôt dans la connaissance et la maîtrise de ces fonctionnalités, évidentes pour le geek, mais obscures pour les techno-nuls.

PHOTO FOURNIE PAR NELLIE BRIÈRE

Nellie Brière

Il y a plus de littératie numérique à développer, car il y a des étapes plus complexes à maîtriser pour avoir accès à des espaces avec des ordres de grandeur.

Nellie Brière, chroniqueuse et stratège en communication numérique

Aussi braque-t-elle le projecteur sur un autre aspect du prisme, à l’opposé du monde des vedettes : les parias du numérique, systématiquement raillés pour leurs difficultés linguistiques ou technologiques – comme les classes sociales populaires ou les aînés. « Peut-être que ces gens qui ont des enjeux de littératie numérique ont tendance à rechercher des espaces plus fermés », observe-t-elle.

Un autre paramètre, et non des moindres, vient jouer dans le tableau : la pandémie, qui a nourri à grandes bouchées les réseaux sociaux tout en nous privant de nos réunions amicales et familiales usuelles. Ce besoin de comités intimes a dû être comblé. « La pandémie a provoqué un appel du vide pour recréer ces espaces-là, en générant des besoins de relations sociales de proximité », dit Mme Brière.

Les chiffres ne mentent pas : le succès de nombreuses plateformes, telles Houseparty, réunissant jusqu’à huit utilisateurs au maximum, a explosé en 2020. Et rappelant toujours le même défi paradoxal : comment devenir très gros tout en restant petit ?

Cinq plateformes

Twitter

PHOTO OLIVIER DOULIERY, AGENCE FRANCE-PRESSE

Utilisateur de Twitter

192 millions d’utilisateurs actifs quotidiens (décembre 2020)

Fondé en mars 2006

La nouvelle fonctionnalité Espaces, en cours de développement, permet à un maximum de 11 abonnés de participer à une discussion audio en direct, qui est publique. L’hôte détermine qui peut prendre la parole.

Clubhouse

PHOTO FAYEZ NURELDINE, AGENCE FRANCE-PRESSE

Utilisateur de Clubhouse

10 millions d’abonnés hebdomadaires actifs (mars 2021)

Fondée en avril 2020

Accessible sur invitation et iOS seulement, cette plateforme à la croissance montante propose d’assister ou de participer à des salons de discussion audio.

Instagram

PHOTO LIONEL BONAVENTURE, AGENCE FRANCE-PRESSE

L’application Instagram

500 millions d’utilisateurs journaliers actifs (mars 2021)

Fondé en octobre 2010, racheté par Facebook en 2012

Le réseau vient de lancer Live Rooms, qui permet d’organiser une discussion vidéo en direct et publique avec quatre participants maximum. Jusqu’à présent, seuls deux abonnés pouvaient s’exprimer simultanément.

Facebook

PHOTO CHRIS DELMAS, AGENCE FRANCE-PRESSE

Utilisateur de Facebook

1,845 milliard d’utilisateurs actifs quotidiens (décembre 2020)

Fondé en 2004

Le réseau qui a misé gros sur les groupes privés et publics dans les dernières années vient d’annoncer un renforcement des règles de modération de ces derniers pour mieux encadrer les espaces problématiques.

LinkedIn

PHOTO ANDREW HARRER, ARCHIVES BLOOMBERG

On recense 740 millions de comptes sur LinkedIn.

740 millions de comptes (mars 2021), de 331 à 353 millions d’utilisateurs actifs mensuels*

Fondé en 2002

Le réseau travaille sur une fonctionnalité audio qui permettra à ses membres de dialoguer par l’entremise de leur profil professionnel. * Il s’agit d’une estimation, LinkedIn ne communiquant pas sur les utilisateurs actifs.