On peut balayer du revers de la main ce nouveau scandale royal parce qu’on se fout de la monarchie, cette institution désuète qui ne devrait plus exister, etc. Mais pour ceux qui s’y intéressent, c’est un laboratoire incroyable qui permet d’examiner comment on s’y prend pour que rien ne bouge quand ça brasse.

Publié le 9 mars 2021
Chantal Guy
Chantal Guy La Presse

Car c’est précisément parce que cette institution ne bouge pas qu’elle reste en place et conserve ses privilèges. Au lendemain de l’entrevue de la duchesse et du duc de Sussex, Meghan et Harry, accordée à Oprah Winfrey, il est certain que la famille royale va resserrer les rangs — elle l’a toujours fait, comme dimanche avant même l’entrevue, dans un discours du Commonwealth où la reine a souligné l’unité de la famille et le sens du devoir, appuyée par les siens. Rien d’étonnant : une monarchie ne peut survivre qu’en tenant son rang avec une poigne de fer, et en restant imperméable aux changements.

D’abord, il faut comprendre que dans toutes les monarchies depuis des siècles, les femmes ne sont pas des femmes, elles sont des ventres. Aussi nobles soient-elles, elles ne valent rien si elles ne peuvent poursuivre la lignée — cela pouvait vous valoir la répudiation. Elles ont aussi été longtemps une monnaie d’échange politique entre les grandes familles aristocratiques, leurs corps scellant les alliances. Pour assurer la pureté de la lignée, elles devaient jusqu’à très récemment se marier vierges. On oublie que la virginité de Lady Diana a été un sujet d’intérêt national ahurissant avant son mariage avec le prince Charles — qui lui, bien sûr, était loin de l’être. Les roturières n’y ont jamais été bienvenues, sauf à de rares exceptions, comme Kate Middleton, dont la riche famille lui a ouvert les portes les plus privées, notamment l’Université St. Andrews, où elle a rencontré son prince, qui a attendu des années avant de se marier avec elle. Appelé à devenir roi, il n’avait pas la même latitude que Harry, tout ça a dû être hautement surveillé.

PHOTO DOMINIC LIPINSKI, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Une partie de la famille royale photographiée il y a deux ans alors que Meghan était enceinte de son fils Archie.

Élisabeth II est devenue reine parce que ses parents ont eu deux filles. Si elle avait eu un frère, elle n’aurait jamais accédé au trône. Cette règle a été changée en 2011 ; le premier né, peu importe son sexe, a maintenant préséance sur les autres dans l’ordre de succession. À moins d’une mortalité, on sait que la suite d’Élisabeth II sera masculine : Charles, le prince de Galles, puis son fils William, duc de Cambridge, puis George, fils de William et Kate, qui ont eu deux autres enfants, faisant passer Harry au sixième rang — autrement dit, il ne sera jamais roi.

Harry et Meghan auront beau déballer tout ce qu’ils veulent, la famille Windsor n’est pas inquiétée et résistera à la tempête, comme elle le fait chaque fois. Dans ce contexte, il était intéressant d’apprendre que Harry est en froid plus particulièrement avec son père et son frère.

La grande bombe de cette entrevue où l’on a vu une Meghan rayonnante et enceinte devant la reine de l’interview (qui a décroché là des scoops dont on va parler longtemps) a été les accusations de racisme par Meghan Markle envers des membres de la famille royale qui auraient tenu des propos embarrassants sur la couleur du premier enfant à naître, puisque sa mère est afro-américaine. Parce que la froideur et l’indifférence de la famille Windsor, ce n’était pas une grande nouvelle, et la dispute entre Kate et Meghan relevait plus du potinage de coulisses.

Le ventre et le sang, encore. Est-ce étonnant que les choses se soient envenimées entre le couple et la famille royale dès que Meghan a fait rapidement ce qui est pourtant exigé des femmes dans la monarchie ? La princesse Diana a été mariée précisément pour ça, donner des héritiers, ce qu’elle a appris à ses dépens. On remarque que les enfants suivent rapidement le mariage dans les hauts rangs, la meilleure façon de consolider sa position.

Mais selon le couple, on leur a signifié que leur fils n’allait pas avoir de titre princier, ni la protection dévolue aux membres de la royauté, une façon de dire qu’il est un « outsider ». Ce qui est curieux, puisque c’est la reine qui décide de ces choses-là, et que le duo n’a eu que de bons mots à son endroit.

Par cette interview, Meghan a introduit le sujet de l’intersectionnalité. La presse britannique, déjà impitoyable avec les femmes de la monarchie — le prince Andrew n’est pas trop dérangé malgré son implication dans le scandale Epstein —, l’a été particulièrement avec Meghan Markle, qui a subi les deux poids, deux mesures comparée à Kate Middleton. Opposer les femmes entre elles est un vieux truc, Diana l’a subi autant avec Sarah Ferguson qu’avec Camilla Parker-Bowles. Mais pour Meghan, le racisme s’est ajouté à la misogynie. Le couple ne s’est senti ni protégé ni appuyé par le palais de Buckingham. Dans ces conditions, le prince Harry n’a pas tort de craindre que l’histoire ne se répète comme avec sa mère, tel qu’il l’a confié à Oprah Winfrey. Le journaliste britannique Piers Morgan, le plus féroce critique de Meghan Markle, a littéralement déchiré sa chemise dans une longue colonne contre la traîtrise du couple, en rappelant évidemment l’abdication d’Édouard VIII, lui aussi tombé par amour entre les griffes d’une méchante Américaine. Cette vision-là va rester collée aux baskets du couple longtemps, encore plus s’il y a divorce un jour.

Meghan et Harry, retirés en Californie et déchus de leur statut d’altesses, doivent maintenant mener leur barque à leur manière, débarrassés des protocoles, mais tout de même avec l’argent de la princesse Diana et des contrats lucratifs qu’ils ont signés. Nul doute que cette interview regardée partout sur la planète ait été un premier pas vers leur nouvelle vie, qui se déroulera sans la famille royale. En tout cas, s’ils voulaient couper les ponts, il n’y avait pas meilleur moyen, car on ne pardonne pas les écarts chez les Windsor. Mais je doute fort que, malgré la secousse, la famille royale britannique soit le moins du monde interrompue dans la suite de son existence imperturbable. La lignée est assurée.