Si la tendance se maintient, le quart de la population du Québec sera âgée de 65 ans et plus en 2031. La société est-elle prête à faire face à cette réalité quasi inévitable ? Le réalisateur Denys Desjardins s’interroge sur le sort réservé aux aînés dans L’industrie de la vieille$$e, une websérie documentaire diffusée dès ce mercredi sur ICI TOU. TV.

Valérie Simard Valérie Simard
La Presse

Le sujet tombe à point, alors que la pandémie a mis en lumière les lacunes et la précarité du système de soins des aînés. Mais la démarche du cinéaste a débuté bien avant. En mars 2020, une semaine avant que tout s’arrête, Denys Desjardins assistait avec sa mère à la première de son film Le Château, un documentaire qui nous plonge dans le quotidien du Château Beaurivage, la résidence privée pour aînés (RPA) où a vécu sa mère jusqu’en 2018, moment où sa cote d’autonomie (son profil ISO-SMAF) est devenue trop élevée pour qu’elle puisse y rester.

« Le Château, surtout le vieillissement de ma mère et le fait que le Château a fini par la rejeter, m’a amené à toutes sortes de réflexions, raconte le réalisateur. Il y a des limites d’heures de soins pour s’occuper des personnes âgées [dans les RPA]. Ma mère et moi, on avait toujours cru qu’elle pourrait finir ses jours là. C’était son château. »

PHOTO MAXIME LABRECQUE, FOURNIE PAR LA PRODUCTION

Denys Desjardins, lors du tournage de L’industrie de la vieille$$e, réalisée avant la pandémie.

Après le Château, sa mère aura séjourné 17 mois en CHSLD. Le 4 mars, elle assistait à une première de film ; quatre semaines plus tard, elle était décédée. Elle a souffert de problèmes respiratoires, mais les deux tests de dépistage de la COVID-19 qui ont été effectués se sont avérés négatifs. Au CHSLD Notre-Dame-de-la-Merci, où elle résidait, 97 personnes ont succombé à cette maladie. Pour Denys Desjardins, il est clair qu’elle est une « victime collatérale » de la pandémie. « Ça s’est passé très vite, raconte-t-il. À partir de l’interruption des visites, on n’a pas pu lui parler au téléphone. Deux semaines plus tard, on nous annonçait le début des soins de confort. On a pu la voir à la fin, mais elle avait déjà perdu conscience. » « Elle a manqué de soins, poursuit-il. Ce n’était pas mourir dans la dignité. On était loin de ça. »

Le séjour de sa mère en CHSLD fera d’ailleurs l’objet d’un prochain film intitulé J’ai placé ma mère.

Réflexion sur le vieillissement

Mais revenons à L’industrie de la vieille$$e, projet qui est né du désarroi du cinéaste face au déménagement obligé de sa mère. Ne trouvant pas l’aide qu’il cherchait (en 2019-2020, le délai d’attente moyen pour une place en CHSLD privé ou public était de 233 jours), il a invité (avant la pandémie) des travailleurs de la santé, un conseiller en hébergement et le président du Regroupement québécois des résidences pour aînés, notamment, à lui expliquer les rouages du système et à réfléchir à l’avenir.

La moyenne d’âge des Québécois est de 42 ans. On ne peut pas mettre la tête dans l’autruche, comme dirait l’autre. C’est ridicule de penser qu’on va s’en sortir. On ne va pas faire d’enfants rapidement, alors les 20 prochaines années vont être marquées par ce vieillissement-là.

Denys Desjardins

C’est donc à une réflexion sur son vieillissement et notre vieillissement à tous qu’il nous convie.

PHOTO HONG AN NGUYEN, FOURNIE PAR LA PRODUCTION

Scène de la websérie L’industrie de la vieille$$e

À travers 11 épisodes d’une dizaine de minutes chacun, le réalisateur soulève de nombreuses questions : notre rapport à la vieillesse, la retraite à 65 ans, le modèle des résidences privées pour aînés qui encourage selon lui la « ghettoïsation » des personnes âgées et un système à deux vitesses, le sous-financement des soins à domicile, la pénurie de main-d’œuvre et le manque de valorisation des métiers de soin.

Alors qu’il était commun, jadis, pour les aînés de vivre dans le même foyer que leurs enfants, cette situation est rare dans le Québec d’aujourd’hui. « Le multigénérationnel qu’on a connu à une certaine époque, c’est essentiel, croit Denys Desjardins. Ce serait possible dans les résidences d’avoir plus de mixité. Une garderie ou même de jeunes adultes. Il y aurait certainement moyen de décloisonner ça. »

Il faut travailler à maintenir l’autonomie des aînés. On n’arrête pas de parler des REER. Mais qu’est-ce que tu fais avec ton REER si tu n’as pas de place où te loger après ? Ton voyage le plus important, il faut que tu le planifies et c’est celui qui va te permettre d’être dans des conditions décentes, humaines.

Denys Desjardins

La pandémie forcera-t-elle cette réflexion ? « Je ne suis pas sûr que ça va changer, répond le cinéaste. Je pense que tous les Québécois ont envie de passer à autre chose. C’est ça, le drame. Ils ne pourront pas passer à autre chose. Ils vont vieillir et se retrouver dans un système où il n’y a pas de soins à domicile. »

Pour leur donner un avant-goût de ce qui les attend, Denys Desjardins invite les Québécois à se projeter en 2031 par l’intermédiaire d’une expérience interactive dystopique, complémentaire à la websérie, un site web inspiré de Clic Santé où l’on doit s’inscrire pour obtenir des services.

PHOTO MAXIME LABRECQUE, FOURNIE PAR LA PRODUCTION

Yolande Simard Perrrault signe le mot de la fin de la websérie.

Mais au-delà de la réflexion systémique, il y a une réflexion sociétale à laquelle cette websérie invite. Le mot de la fin à feu Yolande Simard Perrault, archéologue, épouse du cinéaste Pierre Perrault et amie de Denys Desjardins : « Vous allez comprendre en vieillissant que vous avez besoin de vieux. Mais pas pour l’instant, non. Vous n’en avez pas besoin. Vous verrez. »

> Consultez le site web de l’expérience 2031