« Je travaille sur une couple de shows télé. On fait des remue-méninges sur Zoom. Eh boy ! Ce n’est pas la même ambiance que si on était en gang, autour d’une table et qu’on avait du fun ! Et ce ne sont pas les mêmes bonnes idées non plus. Pourquoi ? Parce qu’il manque de jus. »

Catherine Handfield Catherine Handfield
La Presse

Docteur en neuropsychologie, Guillaume Dulude s’intéresse à la communication et aux interactions humaines. Depuis un an, pandémie oblige, une bonne part de nos interactions se font par des plateformes de visioconférence comme Zoom, Teams et FaceTime. Quels défis cela engendre-t-il ? Comment mieux y communiquer, tant entre collègues qu’avec ses proches ?

Guillaume Dulude, à qui nous avons demandé une entrevue, en avait long à dire sur le sujet.

Vulnérabilité

La première chose, note-t-il, c’est qu’en visioconférence, on est moins vulnérables qu’en présence. Ça peut sembler une bonne chose, être moins vulnérable, mais sur le plan relationnel, ça ne l’est pas.

« La vulnérabilité, c’est l’accès, c’est le fait de se laisser voir, de se laisser atteindre, explique Guillaume Dulude », aussi fondateur de Psycom et animateur de l’émission documentaire Tribal, diffusée à TV5. « Pourquoi est-ce important ? Parce que c’est la vulnérabilité qui prédit la relation humaine. Plus la vulnérabilité est élevée, plus la relation est forte. »

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Guillaume Dulude », fondateur de Psycom et animateur de l’émission documentaire Tribal, diffusée à TV5

En visioconférence, on n’a pas le buffer de vulnérabilité qu’on a en présence physique : on part à zéro, résume Guillaume Dulude. « La pente est donc plus grande à remonter, illustre-t-il. Et on le sent surtout dans les réunions de créativité, où il faut mobiliser les gens, où il faut apporter de nouvelles idées qui nécessitent beaucoup de jus de cerveau. Ce jus de cerveau est aussi en lien avec les relations humaines. Plus les relations sont fortes, plus on a du torque et de l’énergie pour faire des opérations plus complexes. »

Les yeux, encore les yeux

Comme les visioconférences ne donnent accès qu’aux visages, le cerveau va mettre encore plus l’accent sur les yeux des autres participants. L’œil est l’organe qui véhicule l’activité cérébrale avec le plus de rapidité et de finesse, note Guillaume Dulude, qui a fait paraître dernièrement le livre Je suis un chercheur d’or — Les mécanismes de la communication et des relations humains. « Ça met donc beaucoup de pression sur ce qui va se passer au niveau non verbal, au niveau facial, explique-t-il. Cela va donc rehausser les erreurs de communications verbales et non verbales. »

Un exemple ? Les erreurs de type attentionnel, qui vont se refléter dans le mouvement oculaire de ceux qui les commettent. « Lorsqu’une personne arrête de cligner des yeux, elle n’est plus réceptive aux informations qui proviennent de son interlocuteur, explique Guillaume Dulude. Elle est en train de traiter ses propres informations. »

À l’instar des joueurs de tennis qui mettent leur attention sur une seule balle, deux humains qui discutent doivent porter leur attention sur une seule et même cible, explique-t-il.

Quand une personne réfléchit, quand une personne parle, c’est elle qui a la balle, c’est elle qui s’exprime. L’attention de l’interlocuteur doit strictement être centrée sur la personne qui parle.

Guillaume Dulude

Or, note-t-il, on a souvent tendance à préparer sa réponse quand l’autre parle, au lieu de l’écouter. Bref, à jouer au bolo au lieu de jouer au tennis. Et le cerveau de l’autre le perçoit immédiatement, souligne Guillaume Dulude. « Et la conversation tombe à plat. »

L’autre défi typique des visioconférences, c’est qu’il est impossible d’échanger en se regardant simultanément dans les yeux. En effet, pour que son interlocuteur ait l’impression qu’on le regarde et qu’on s’adresse à lui, il faudrait parler en fixant l’objectif de la caméra (ce qui n’est pas très inspirant).

« C’est un autre mécanisme qui obstrue l’efficacité et qui fait que sorte que les gens disent tous la même affaire : “J’ai une réunion d’une heure et je n’ai plus de jus.” C’est sûr ! La réunion t’a coûté plus cher que le retour ! Tu parles, tu parles, mais personne ne te regarde, tu ne sens pas de vulnérabilité… Où est-il, le renforcement à la dopamine ? Alors, les distracteurs commencent. Le téléphone cellulaire. La petite vidéo en bas de l’écran… »

On fait quoi, alors ?

Rassurez-vous : tout n’est pas perdu. Il y a moyen de faire mieux.

Selon Guillaume Dulude, il faut d’abord clarifier le but de la réunion et convenir d’un protocole. Par exemple, on peut se lancer le défi de regarder la caméra quand on parle, dit-il. L’organisateur de la réunion pourrait inviter les gens qui souhaitent s’exprimer à appuyer sur l’onglet « lever la main » pour que tous puissent s’exprimer.

« Deuxièmement, on prend l’engagement de ne pas ouvrir notre agenda, de ne pas écrire de courriel, de ne pas texter… Ça va demander un peu plus de discipline, mais si on le fait, on va le sentir », assure Guillaume Dulude, qui souligne que ce conseil est tout aussi valable pour les rencontres virtuelles entre amis ou en famille.

Enfin, les réunions devraient être plus courtes et entrecoupées de pauses. « Il faut protéger l’énergie de la réunion, insiste le docteur en neuropsychologie. Sinon, tu contamines négativement les sujets de conversation qui sont dans la réunion. Tu brûles ton stock ! »

Les participants devraient aussi être attentifs au non-verbal des autres (clignement d’yeux, hochement de tête, position du corps) et clore leur intervention quand la moyenne des gens commence à décrocher.

« Si on le voit comme un défi et si on est capables de générer de l’énergie sur Zoom, imaginez ce que ça donnera lorsqu’on reviendra dans la vraie vie : on sera tous des Formules 1 ! », croit Guillaume Dulude.