La chose ne fait pas beaucoup de bruit. Mais la série de mesures imposées aux salons funéraires a un impact majeur sur la manière dont plusieurs Québécois en deuil vivent leur peine en ce moment. À l’angoisse causée par la COVID-19 s’ajoute un poids, celui qui oppresse la poitrine.

Mario Girard Mario Girard
La Presse

Il suffit de lire les avis de décès publiés depuis une dizaine de jours pour se rendre compte que les familles endeuillées ne veulent courir aucun risque. « C’est extrêmement difficile en ce moment pour ces personnes », m’a dit Annie Saint-Pierre, directrice générale de la Corporation des thanatologues du Québec.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Les services funéraires ont été considérés comme « essentiels » par le gouvernement du Québec, ce qui veut dire que des expositions intimes de défunts peuvent toujours avoir lieu alors que la crise de la COVID-19 bat son plein.

À raison de 64 000 décès par année au Québec (données de 2019), on peut affirmer que tous les jours, des centaines de personnes sont plongées dans une période de deuil. « Chaque cas est unique, m’a confié Josée Masson, présidente-directrice générale de l’organisme Deuil-Jeunesse. Il y a des gens qui trouvent des façons de traverser cette épreuve et d’autres, plus isolés, qui y parviennent plus difficilement. »

Bien sûr, les funérailles sont l’occasion de recevoir du réconfort et des encouragements de notre entourage. Mais ce sont les mois qui suivent qui sont les plus importants.

Avec les mesures de confinement, cette période ne peut avoir lieu. « La personne endeuillée reçoit des promesses de soutien lors des funérailles, explique Josée Masson. En ce moment, ceux qui perdent un être cher n’ont pas droit à ce suivi. Ils n’ont pas de visites, pas de contacts. Ils ont forcément plus de mal à boucler la boucle. »

Le pire danger qui guette les personnes endeuillées en ce moment serait de croire que la COVID-19 est plus importante que leur douleur. « Il faut que ces personnes se disent que leur deuil est plus fort que la COVID-19, ajoute Josée Masson. Je sais, ça fait drôle à dire, mais elles doivent penser ainsi. »

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Il est fascinant de voir comment l’être humain réagit lorsqu’on lui retire les rituels et les habitudes auxquels il est habitué. Son instinct est alors d’en inventer de nouveaux, mieux adaptés à son univers.

Fini les funérailles, les messes, la cérémonie du thé au Japon (celle où plusieurs personnes partagent le même bol), les poignées de main et les fameuses bises.

En quelques jours, on a mis fin à plusieurs rituels qui permettent de créer un trait d’union entre nous ou d’exprimer un sentiment commun. Mais comme ces gestes sont des repères essentiels, partout sur la planète, on a inventé des rendez-vous et des rites dont le but est de montrer que nous menons le combat tous ensemble.

Il y a les fameux applaudissements que l’on fait des fenêtres ou sur les balcons en Italie et en France, à 20 h. Chez nous, on a ressorti le bon vieux « flashage de lumières » inventé par Jean-Marc Parent dans les années 90. Pour ceux que ça intéresse, cette pratique a lieu tous les soirs à 20 h 30 en signe de soutien aux professionnels de la santé.

Le Théâtre de la Colline, à Paris, demande à ses abonnés de publier tous les jours, à 16 h 30, une réplique de théâtre inspirante sur son compte Twitter. Dans plusieurs villes d’Europe, certains citoyens s’improvisent DJ et offrent de la musique entraînante de leur balcon.

À Louiseville, dans la région de Lanaudière, le maire, Yvon Deshaies, a pris la décision de faire sonner tous les soirs les cloches de l’église Saint-Antoine-de-Padoue, ce magnifique monument situé à un jet de pierre de l’ancienne maison de la famille Ferron (Jacques, Marcelle, Madeleine).

Ce son « sans frontière », selon le maire, a pour but de rendre hommage aux gens qui assurent les services essentiels. Et aussi pour dire à ceux qui sont isolés qu’ils ne le sont pas vraiment.

Connaissant la grande créativité des Québécois, je suis prêt à parier que les rituels rassembleurs vont se multiplier au cours des prochaines semaines. On en aura besoin pour se faire croire que, même confinés dans nos salons, nous formons un bloc.

La soupape

Il y a les rituels, mais il y a aussi les habitudes, celles que l’on s’entête à ne pas changer. J’entendais lundi à la radio un homme demander à un médecin si le changement de ses pneus d’hiver comportait un danger.

Euh…

Le médecin lui a calmement dit que l’installation de ses pneus d’été était loin d’être une priorité en ce moment. J’ai rapidement compris que cet homme aurait aimé se faire dire qu’il pourrait bientôt, et en toute quiétude, rendre visite à son garagiste. C’est ça qu’il voulait entendre. Pour lui, ça aurait été une façon détournée de se faire rassurer, de se faire dire que tout ira pour le mieux.

On s’accroche à certaines habitudes pour se donner l’impression que le cours de la vie ne change pas (certains parents inquiets parlent en ce moment de l’organisation du souper de Pâques).

Et cela irrite l’entourage. Des lecteurs et lectrices m’ont écrit au cours des derniers jours pour se confier, pour me raconter la fois où ils ont « pété un câble » avec un membre de leur famille.

Après une douzaine de jours de confinement, les nerfs sont à vif, la patience est moins grande. On s’énerve avec ses parents ou ses grands-parents qui n’écoutent pas. Ceux-ci y vont de la célèbre réplique : « Arrête de me materner ! Je suis assez vieux pour savoir quoi faire ! »

Les prochaines semaines seront cruciales. C’est là que nous verrons la force de notre soupape. Et celle de notre amour pour ceux qui font partie de notre vie chamboulée.