Pardonnez le cynisme, en ce week-end de la Saint-Valentin, mais les filles, y aviez-vous pensé ? Claquer la porte, rompre, se séparer ou demander le divorce est un acte sans précédent, historiquement parlant, et plutôt radical, quand on y pense un instant. Entre deux bouchées de chocolat et une gorgée de mimosa, permettez ici qu’on ose et vous propose une relecture féministe de la rupture, en cinq temps.

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

1. Un acte radical

C’est un fait. D’un point de vue historique, les femmes n’ont pas « l’option » (le luxe ?) de choisir leur partenaire de vie depuis très longtemps, résume au bout du fil Kelli Maria Korducki, à qui l’on doit Pas facile – L’étonnante histoire féministe de la rupture amoureuse, un essai historique, féministe, mi-littéraire, mi-révolutionnaire, en librairie ces jours-ci. La journaliste, qui vit entre Brooklyn et Toronto, et que l’on peut lire dans le Globe and Mail, le New York Times ou le Guardian, cite pêle-mêle Jane Austen et Taylor Swift, Simone de Beauvoir et Betty Friedan, pour faire une éloquente démonstration du sens et du poids d’un tel choix. « Quitter un homme, c’est pratiquement dire à la face du monde : je veux davantage. Et c’est une déclaration assez radicale pour notre société », résume-t-elle. Pourquoi ? Parce qu’on continue, encore et toujours, de vendre cet idéal de vie de couple à deux, où « tous vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants », ironise-t-elle. Si son livre traite essentiellement des femmes qui sont en couple avec des hommes, son propos vaut aussi bien pour les couples queer, précise-t-elle. « Et faire le choix de partir, c’est un peu se rebeller contre ce fameux message. Finalement, c’est quasiment révolutionnaire. »

2. Des pionnières

Révolutionnaire, quand on se souvient que le droit d’évoquer l’« échec du mariage », et lui seul, pour réclamer un divorce est assez récent. « À peine une génération », insiste-t-elle (1968 au Canada, 1971 aux États-Unis). « Et dans l’État de New York où je vis, ça vient d’être inscrit dans la loi, en 2010 ! » pouffe-t-elle. Bien entendu, les New-Yorkaises n’ont pas attendu jusque-là pour se séparer, mais « théoriquement, ça n’était pas inscrit. » Une omission qui en dit long. Nos mères et nos grands-mères, quant à elles, n’auraient même pas pu envisager une telle chose. Car à leur époque, encore fallait-il démontrer qu’il y avait sévices (physiques ou psychologiques), adultère, ou bestialité. En un mot, encore fallait-il démontrer que le partenaire leur « faisait du mal » pour oser songer à s’en séparer. « C’est important, poursuit l’autrice, parce que cela en dit aussi long sur la manière dont les femmes perçoivent, implicitement ou explicitement, les relations aujourd’hui. » Combien de fois se dit-on : ce n’est pas si mal, on en a vu d’autres, pourquoi partir ? « Ça renforce ce raisonnement, rit l’autrice (jaune). Franchement, nous avons des attentes bien basses ! »

3. Quitter le bon gars

Et quand, effectivement, il n’est pas si mal ? Mieux : quand le partenaire de vie est en fait un bon gars, un excellent parti ?

PHOTO FOURNIE PAR L’AUTRICE

Kelli Maria Korducki, autrice et journaliste

Kelli Maria Korducki en connaît un rayon sur la question, elle qui a justement laissé « le gros lot », après neuf ans de vie commune (pour « fabriquer [elle]-même l’aventure de [sa] vie », écrit-elle), une décision qu’on soupçonne d’être à l’origine de sa réflexion. « En fait, j’ai écrit ce livre parce que j’ai réalisé qu’il y avait là quelque chose de plus grand que moi. » C’est qu’en laissant son fameux prince, « parfait à tous les points de vue », elle s’est sentie par moments un peu dingue de tout plaquer. Qu’allait-elle faire là alors qu’elle avait ce après quoi toutes les femmes courent ? D’où son analyse : « Faire le choix de partir, prendre ce risque pour soi, se choisir, c’est vraiment un geste féministe, insiste-t-elle. À tout le moins d’un point de vue historique. Car les femmes célibataires n’ont jamais eu trop de pouvoir dans la société. » Les statistiques à ce sujet sont sans équivoque : économiquement, les couples mariés s’en tirent globalement mieux que tous les autres, tandis que les couples séparés, moins bien. Et au sein des couples séparés ? Les femmes, encore moins.

4. Le rôle du capitalisme

Ça n’est pas tous les jours qu’on lit une analyse marxiste de l’histoire des relations de couple. L’autrice propose ici une démonstration fouillée (20 pages de bibliographie à l’appui) du lien entre industrialisation et relations amoureuses. En résumé, donc (et vous nous pardonnerez les raccourcis), rappelons qu’avant le XVIIIe siècle, les mariages étaient essentiellement arrangés, pour les raisons que l’on sait. L’amour ne faisait pas partie de l’équation. Ce serait l’heureux mélange entre industrialisation, urbanisation, arrivée des femmes sur le marché du travail, individualisme et quête du bonheur, qui aurait entraîné, ou du moins permis aux hommes et aux femmes d’enfin se courtiser à des fins non plus purement stratégiques (quoique ce soit discutable), mais véritablement amoureuses. Ce faisant, « les femmes ont gagné une indépendance et une liberté de choix en matière de relations amoureuses qu’elles n’avaient jusqu’ici jamais eues », note l’autrice. Seulement voilà : le capitalisme a ses limites, limitant, justement, et ce de manière systémique, le pouvoir des femmes. « Et tant que le système perdurera, elles auront toujours moins de pouvoirs que les hommes. Conséquemment, il sera toujours lourd pour une femme de mettre un terme à une relation. »

5. Et après ?

Que faire ? Kelli Maria Korducki a sa petite idée sur le sujet. Vous la voyez venir ? Il est temps, avance-t-elle, de penser maintenant au-delà du système capitaliste, et surtout du modèle dominant qui lui est associé, à savoir : le couple et la famille nucléaire. « Notre société doit s’axer maintenant sur la communauté », dit-elle. Lire : nos amitiés. Qu’on se le dise, mesdames, conclut-elle : « Logistiquement, psychologiquement et émotivement, on ne peut pas s’attendre à ce que tous nos besoins soient comblés par une seule et unique relation. » Pour la petite histoire, Kelli Maria Korducki est à nouveau en couple. Depuis cinq ans, en fait, elle a un nouveau compagnon. Mais ils ne vivent pas sous le même toit. À 34 ans, elle ne sait toujours pas si elle veut des enfants. Et en attendant, elle préfère la compagnie d’une amie célibataire et de ses chats.

PHOTO TIRÉE DE LA PAGE WEB DE LA MAISON D’ÉDITION

Pas facile – L’étonnante histoire féministe de la rupture amoureuse, de Kelli Maria Korducki

Pas facile – L’étonnante histoire féministe de la rupture amoureuse

Kelli Maria Korducki 

Éditions Marchand de feuilles 

182 pages