En 2018, 74 % des femmes québécoises utilisaient Facebook — le réseau social le plus populaire dans la province, selon l’organisme de recherche CEFRIO. Véronique Bisson était du lot. Les photos de femmes enceintes sexy qu’elle voyait passer sur son fil Facebook l’ont interpellée. « Je me suis dit : “Mon Dieu, c’est intense ! Ça doit vraiment être confrontant pour certaines femmes enceintes” », se rappelle-t-elle. Dans le cadre d’un mémoire en sexologie présenté récemment à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), elle s’est intéressée à la complexe influence des réseaux sociaux sur l’image corporelle durant la grossesse. Un phénomène peu documenté, abordé ici en six points.

Marie Allard Marie Allard
La Presse

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Véronique Bisson, formatrice chez Tel-jeunes, s’est intéressée à l’influence de Facebook sur l’image corporelle des femmes enceintes.

Échantillon varié

En 2017 et 2018, Véronique Bisson a interviewé dans la grande région de Montréal 20 femmes âgées de 27 à 38 ans, qui utilisaient Facebook et étaient mères d’un premier bébé. Ces nouvelles mamans avaient des orientations sexuelles diverses : 65 % ont indiqué être hétérosexuelles, 15 % lesbiennes, 10 % bisexuelles, 5 % queer et 5 % bicurieuses. La quasi-totalité (90 %) d’entre elles consultaient Facebook quotidiennement (une ou plusieurs fois par jour) et 10 %, quelques fois par semaine.

PHOTO TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK D’EMILY SKYE

L’influenceuse spécialisée en mise en forme Emily Skye a publié cette photo d’elle, à 16 semaines de grossesse.

Constat

« La majorité des femmes rencontrées ont été exposées, par Facebook, à une représentation du corps des femmes enceintes qu’elles décrivent comme normative, idéalisée et peu réaliste », constate Véronique Bisson dans le mémoire. Facebook met en valeur « un corps enceint idéal », soit un beau petit ventre rond posé sur un corps mince et sans vergetures.

C’est surtout l’écart perçu entre cet archétype — par exemple, le corps nu de l’actrice américaine Kayla Ewell, de The Vampire Diaries, photographiée enceinte dans un jardin luxuriant l’été dernier — et leur propre réalité qui a un impact sur les femmes enceintes. Ce n’est pas banal, puisque l’insatisfaction corporelle augmente les risques de dépression, d’anxiété, de honte, de gain de poids excessif et de troubles de comportements alimentaires durant la grossesse.

PHOTO TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK D’ANOUK MEUNIER

L’animatrice Anouk Meunier

Rares vraies bedaines

Le contenu vu par ces femmes sur les réseaux sociaux variait en fonction de leurs « amitiés », champs d’intérêt, etc. Il reste que 15 participantes sur 20 ont jugé « normative et idéalisée » la représentation du corps des femmes enceintes sur Facebook. « Une vraie bedaine de femme enceinte, c’est rare que tu voies ça sur les réseaux sociaux. Vraiment rare », a confié Sarya, 29 ans, l’une des mères interrogées.

Pour trois participantes, cette représentation était « positive et réaliste ». Facebook normalise les changements qui viennent avec la grossesse et l’accouchement, d’après Zoé, 30 ans. Elle a vu beaucoup de témoignages de femmes disant : « J’ai des cicatrices, mais je suis belle parce que je suis une maman. » Pour deux autres participantes, la représentation était « alarmiste ». Roxane, 31 ans, a retenu que Facebook disait : « Hey fille, tu vas avoir un travail à faire après, parce que tu ne t’aimeras plus vraiment. »

PHOTO TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK DE LYDIA BOUCHARD

La danseuse Lydia Bouchard, juge à Révolution, 
annonçant sa grossesse sur Facebook

Peu influencées, officiellement

Plus important : est-ce que Facebook a influencé l’image corporelle de ces femmes, lorsqu’elles étaient enceintes ? Pour 13 des 20 candidates, la réponse est non. Mais c’est souvent parce qu’elles avaient le sentiment de correspondre à l’image valorisée. « Tout au long de ma grossesse, honnêtement, j’étais très satisfaite et Facebook n’a eu aucun rôle à jouer », a dit Roxane. « Je n’avais pas pris de poids ailleurs que le ventre, a fait valoir Anita, 28 ans. Fait que j’étais comme : ‟Yeah ! J’ai l’air de la fille sur la publicité ! » »

Pour quatre participantes, l’influence de Facebook a été positive. Léa, 36 ans, a rejoint un groupe qui faisait « l’apologie de la diversité et de l’acceptation ». Jennifer, 36 ans, s’est sentie rassurée de correspondre « à la bonne image ». Trois autres femmes ont senti une influence négative. « Je pensais que ce n’était pas difficile d’être mince, puis d’avoir une petite bedaine toute belle, a témoigné Nadja, 27 ans. J’espérais, avant de tomber enceinte, être comme ces filles-là sur les photos. »

PHOTO TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK D’ALANIS MORISSETTE

L’auteure-compositrice-interprète Alanis Morissette a publié cette photo en juin. « Est-ce une grossesse de jumeaux ? », a commenté quelqu’un sur Facebook.

Publier des photos ou pas ?

Plusieurs participantes ont choisi de ne pas publier de photos de leur grossesse — huit ne l’ont jamais fait et quatre l’ont rarement fait — pour se protéger. Les autres en ont publié, en les sélectionnant, bien sûr.

« Sur Facebook, c’est tellement facile de commenter, de critiquer et de juger négativement, observe Véronique Bisson. Il y a des femmes qui ont mentionné qu’elles ont vu des commentaires laissés sur d’autres photos, disant par exemple : ‟On dirait qu’elle est enceinte de jumeaux. » La perception de notre corps est beaucoup influencée par la société, par ce qu’on entend autour de nous. »

PHOTO TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK D’ASHLEY GRAHAM

La mannequin taille plus Ashley Graham

Facteurs de vulnérabilité et de protection

Il existe des facteurs qui rendent les femmes enceintes plus vulnérables : être constamment exposée aux images idéalisées, passer beaucoup de temps sur Facebook, souffrir de solitude, se comparer aux autres, etc.

Logiquement, filtrer le contenu consulté et restreindre l’utilisation de Facebook permet de se protéger. Comme faire preuve d’esprit critique, de féminisme et d’un certain je-m’en-foutisme… « Ah, il ne faut absolument pas avoir de vergetures. Ça, c’est la fin du monde, a témoigné avec le recul Judith, 27 ans. Je trouve ça plate de vivre dans un monde où tu ne peux pas t’accepter telle que tu es. »

> Consultez le mémoire