Jusqu’à cette année, le Collège d’Anjou ne badinait pas avec les règles. « Le règlement comptait 10 pages, c’était écrit petit, petit, petit, se souvient Stéphanie Lajoie, directrice des services aux élèves de ce collège privé. Plus tu as de règles précises, plus ça t’en prend. »

Marie Allard Marie Allard
La Presse

Le nouveau code de vie de cette école secondaire de 725 élèves est tout le contraire. Très coloré, il tient sur une page et est axé sur trois valeurs positives : respect, responsabilisation et engagement. C’est une rencontre du personnel du Collège d’Anjou avec Steve Bissonnette, professeur au département d’éducation de la TELUQ, qui a déclenché ce virage.

« Souvent, les codes de vie des écoles sont des listes de “ne pas”, illustre Steve Bissonnette. On dit aux élèves qu’ils n’ont pas le droit de faire ci et qu’ils n’ont pas le droit de faire ça. Selon la recherche, il est préférable de leur dire ce qu’on veut qu’ils fassent, puis de leur montrer ces comportements au même titre qu’on enseigne la lecture, l’écriture et les mathématiques. Quand les élèves adoptent ces bons comportements, il faut les valoriser. Leur dire qu’ils ont fait du bon boulot et qu’on l’apprécie. »

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Stéphanie Lajoie, directrice des services aux élèves, et Frédéric Desjardins, directeur des services pédagogiques du Collège d’Anjou, dans un escalier qui affiche les valeurs choisies par cette école secondaire privée.

Fini la sévérité automatique

Avant, quand un élève du Collège d’Anjou oubliait d’apporter le bon manuel en classe, une note — vue par ses parents — était inscrite à son dossier en ligne. Au deuxième oubli, l’adolescent écopait d’une retenue. Au troisième ? Convocation des parents à l’école. Cette sévérité automatique relève maintenant du passé. « Si un élève oublie son matériel parce que ça ne lui tente pas d’aller à son cours, c’est une chose, fait valoir Stéphanie Lajoie. S’il oublie parce qu’il a un déficit d’attention et qu’il est difficile pour lui de s’organiser, c’est différent. Comme notre règlement était écrit, on n’avait pas de latitude sur son application. Ça créait des injustices. »

Le code de vie précise désormais que l’élève doit « prendre ses responsabilités quant à sa réussite éducative et personnelle ». En cas d’oubli de matériel, l’enseignant doit intervenir, mais si l’élève collabore bien, son dossier n’est pas alourdi.

Tatouages et cheveux longs

Cette philosophie plaît à Maëlle Charlebois, 16 ans, élève de 4secondaire. « Je trouve ça plus clair de cette manière-là, dit l’adolescente. C’est formulé plus positivement. »

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Maëlle Charlebois, 16 ans, préfère le nouveau code de vie du Collège d’Anjou à l’ancien. « C’est formulé plus positivement », dit-elle.

Le nouveau code vestimentaire non genré — qui permet le port de boucles d’oreilles, de cheveux longs, de jupes, de pantalons et de tatouages pour tous — la satisfait encore plus. « Avant, les élèves devaient cacher leurs tatouages, se rappelle-t-elle. Les filles portaient des bas pour ne pas dévoiler ceux qu’elles ont sur les jambes. » Maëlle Charlebois arbore elle-même plusieurs tatouages, qu’elle est fière de montrer. « C’est un moyen d’exprimer notre liberté d’expression », estime-t-elle.

Moins de confrontation

Cette approche donne-t-elle des résultats, après quelques mois d’implantation ? « Nos enseignants nous disent qu’ils forment une équipe plus forte, répond Stéphanie Lajoie. Il y a moins de confrontation avec les élèves. »

Dorénavant, quand un jeune placote en classe, l’enseignant tente de le responsabiliser. « Il peut demander à l’élève ce qu’il peut faire pour cesser de bavarder, explique Stéphanie Lajoie. L’élève peut répondre : “Moi, quand je suis assise à côté de Pierre-Luc, j’ai juste le goût de jaser. Je vais plutôt aller à côté d’un autre élève.” »

Ne pas tolérer l’intolérable

Il n’y a évidemment pas de miracle. « Même si on essaie de faire le maximum pour que les élèves adoptent de bons comportements, ce n’est pas une approche où on doit tolérer l’intolérable », souligne Steve Bissonnette.

En cas d’écart de conduite mineur, les enseignants du Collège d’Anjou gèrent la situation eux-mêmes. Devant un écart de conduite majeur, qui compromet l’apprentissage des autres élèves, le fautif est retiré de l’endroit où il se trouve et dirigé vers la psychoéducatrice ou le technicien en éducation spécialisée.

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Très coloré, le code de vie tient sur une page et est axé sur trois valeurs positives : respect, responsabilisation et engagement.

Gestion des omniprésents cellulaires

Certaines batailles ont été abandonnées. En 2016-2017, le Collège d’Anjou a confisqué une cinquantaine de cellulaires d’élèves, qu’il fallait garder dans un coffre-fort. Cette année ? Aucun. Ce sont les enseignants qui gèrent l’utilisation des téléphones en classe ; il n’y a plus de bannissement généralisé.

« Les jeunes d’aujourd’hui sont plus actifs qu’avant, observe Frédéric Desjardins, directeur des services pédagogiques du Collège d’Anjou. Des parents nous appelaient pour nous dire que leur enfant devait avoir son cellulaire, parce qu’il travaillait seul au Tim Hortons. On les redonnait le soir et on les reprenait le matin. » En un mot, c’était compliqué.

Maintenant, certains enseignants tolèrent le cellulaire en classe, s’il est posé sur les tables. Ils enseignent aux jeunes à fermer sonneries et autres notifications pour mieux se concentrer. D’autres apportent de grands paniers en classe, pour que les élèves y déposent leurs téléphones ; ils les récupèrent lors des pauses.

« Le lien de confiance entre les élèves et le personnel fera toute la différence, estime la psychoéducatrice Marie-Hélène Chalifour, qui a étudié le code de vie du Collège d’Anjou à la demande de La Presse. Un jeune qui se sent considéré, respecté, apprécié, et qui sent qu’il a sa place dans l’école se rend plus disponible aux apprentissages. Cela favorise le désir d’avoir de bonnes intentions envers les autres, de faire plaisir. »

L’avis d’une spécialiste

Le code de vie du Collège d’Anjou est « vraiment intéressant à plus d’un titre », selon Gwénola Réto, vice-doyenne de la faculté d’éducation de l’Université catholique de l’Ouest (UCO), à Angers, en France. « Il est très clair et articule avec précision et finesse tant les valeurs à vivre que les comportements attendus, tout en explicitant les motifs de ces comportements, observe-t-elle. Il parvient, en une page, à donner le sens global de cette action collective, en intégrant aussi les missions de ce code pour le personnel. » Seul hic : la mince place donnée à la bienveillance, mentionnée sans être pleinement définie. Gwénola Réto a consacré sa thèse de doctorat, codirigée par l’Université de Sherbrooke et l’UCO, à la bienveillance dans le champ scolaire.