Plus la qualité de notre vie spirituelle est bonne, meilleur est notre état de santé mentale en pandémie. Voilà ce que révèle un sondage mené auprès de 2754 étudiants et employés du Réseau de l’Université du Québec, au printemps 2020. « Le spirituel vient améliorer notre bien-être de manière très marquée », indique Christiane Bergeron-Leclerc, professeure à l’unité d’enseignement en travail social de l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC) et codirectrice de l’étude Impact COVID-19. Explications en sept points.

Marie Allard Marie Allard
La Presse

PHOTO FOURNIE PAR JACQUES CHERBLANC

Jacques Cherblanc, professeur à l’UQAC et membre de l’équipe d’Impact COVID-19.

C’est quoi, la spiritualité ?

Qu’entend-on par spiritualité, en 2020 ? « Les intervenants en soins spirituels dans les services de santé disent que la spiritualité est une ressource interne qui permet de donner un sens à sa vie et de faire face aux souffrances », résume Jacques Cherblanc, professeur à l’unité d’enseignement en études religieuses, en éthique et en philosophie de l’UQAC et membre de l’équipe d’Impact COVID-19. « Améliorer la qualité de vie spirituelle, c’est donner un sens à la vie : c’est trouver que notre place dans le monde est bonne, appréciable, juste et souhaitable. »

Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), la vie spirituelle comprend les croyances personnelles, la spiritualité et la religion. Elle comporte huit dimensions, qui ont été évaluées par l’enquête Impact COVID-19. Il s’agit de l’espoir et l’optimisme, du sens de la vie, de l’émerveillement, de la paix intérieure, de la plénitude, de la puissance spirituelle, de la connexion à un être ou à une force spirituelle, et de la foi. Puisqu’au Québec, « on est dans une société très sécularisée, où le religieux provoque des réactions épidermiques, on a essayé de trouver l’outil de mesure le plus inclusif possible », fait valoir Jacques Cherblanc.

Moitié religieux, moitié athées

La moitié des répondants (50,3 %) à Impact COVID-19 ont déclaré être athées ou agnostiques. Les autres ont dit être chrétiens (43,8 %), musulmans (2,8 %), bouddhistes (0,9 %), etc. Ces participants étaient âgés de 18 à 80 ans, avec une médiane de 34 ans.

L’appartenance religieuse était plus présente dans l’ensemble du Québec en 2011. Plus de 80 % de la population québécoise se considérait alors comme chrétienne, selon le Centre de ressources et d’observation de l’innovation religieuse de l’Université Laval, qui s’est basé sur l’Enquête nationale auprès des ménages du Canada de 2011 de Statistique Canada. « La sécularisation au Québec est assez rapide, explique Jacques Cherblanc. Et notre étude est menée dans un milieu particulier, celui des universités. »

Qualité de vie spirituelle très modérée

Faut-il s’en étonner ? La qualité de vie spirituelle des répondants à Impact COVID-19 est très modérée. Elle s’établit à 2,92 sur une échelle de 5, en se basant sur les critères de l’OMS. « C’est le plus faible niveau de qualité de vie spirituelle qu’on retrouve dans les écrits scientifiques, souligne Jacques Cherblanc. L’autre plus faible score qu’on retrouve dans la littérature, c’est en France, avec 3,03. » On parle de bonne qualité de vie spirituelle à partir de 3 sur 5.

« Même si la qualité de vie spirituelle est faible, c’est quand même un élément qui contribue aux autres dimensions de la santé, nuance Christiane Bergeron-Leclerc. On peut toutefois imaginer que si on avait une qualité de vie spirituelle plus élevée, l’effet serait encore plus positif. » La capacité à s’émerveiller, l’espoir et le sens de la vie sont les dimensions qui contribuaient le plus fortement à la qualité de vie spirituelle, au printemps 2020.

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« Souvent, ce qui permet le développement spirituel, c’est d’être confronté aux limites de la vie », dit Jacques Cherblanc.

Facteur de protection

On le sait : la santé psychologique des Québécois a été durement touchée par la pandémie. Or, « la spiritualité, c’est le premier facteur de protection de la santé mentale, selon nos analyses, indique Jacques Cherblanc. Non seulement ça protège des problèmes de santé mentale, mais ça favorise une santé mentale positive, marquée par l’optimisme et les projets ».

Ce n’est évidemment pas par magie ni par l’opération du Saint-Esprit que la spiritualité a cet effet bénéfique. C’est plutôt parce qu’elle permet de mettre en perspective notre vie (en lui donnant une orientation), de mettre en perspective ce qui nous arrive (à partir de quelque chose de plus grand que nous) et de nous inscrire dans un réseau formé de personnes qui se soutiennent mutuellement (groupe écologiste, communautaire, religieux, club de course, etc.).

La spiritualité, ce tabou

Mais pourquoi le score des répondants est-il si bas ? « C’est parce qu’on est illettrés spirituellement au Québec, tranche Jacques Cherblanc. En mettant la religion à la porte, en développant une méfiance envers tout ce qui s’associe de près ou de loin au spirituel ou au religieux, on perd contact avec la quête de sens. Et cette quête de sens, elle habite chaque humain. »

La spiritualité est aujourd’hui aussi taboue que la santé mentale dans les années 70, estime-t-il. C’est « un point aveugle pour bon nombre de nos contemporains, parce qu’ils n’en ont pas fait l’expérience, observe le professeur. Par contre, le manque de sens, la perte de repères qui se manifeste par les dépressions, les épuisements, la santé mentale fragile des jeunes notamment, ça, on commence à y croire ».

PHOTO FOURNIE PAR JACQUES CHERBLANC

« Sans entrer dans une religion, il est possible d’améliorer sa vie spirituelle avec des choses qu’on connaît, comme le yoga ou l’intervention en plein air », dit Jacques Cherblanc. On voit ici une expédition menée par le Laboratoire d’expertise et de recherche en anthropologie rituelle et symbolique (LERARS).

Comment améliorer sa vie spirituelle ?

Nul besoin d’aller dans un lieu de culte pour améliorer sa vie spirituelle. Le Laboratoire d’expertise et de recherche en anthropologie rituelle et symbolique (LERARS) a mené des expériences d’aventure thérapeutique, de ritualisation de deuils périnataux et formé des intervenants de la santé et des services sociaux aux approches méditatives. Rien de religieux n’était enseigné aux participants ; pourtant, leur vie spirituelle s’est améliorée.

« Qu’ont en commun ces moyens qui ont permis de développer la spiritualité ? demande Jacques Cherblanc, responsable de ce laboratoire. Ils mettent en action les personnes, les amènent à sortir de la quotidienneté et de l’ordinaire, pour qu’elles deviennent attentives et réceptives à ce qui les entoure. Là, elles incorporent (intègrent par leur corps) de nouvelles connaissances, une nouvelle vision du monde. » Marcher dans les bois, faire du yoga, pratiquer la méditation pleine conscience, s’impliquer dans la communauté : tout cela peut contribuer au développement spirituel.

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En zone rouge, les lieux de culte peuvent accueillir jusqu’à 25 personnes à la fois, en prenant des précautions pour limiter la transmission de la COVID-19.

Lieux de culte ouverts en zone rouge

En cette veille de Noël, il est possible d’aller à l’église — même en zone rouge. Les lieux de culte peuvent accueillir jusqu’à 25 personnes à la fois. « Ça peut paraître surprenant pour les gens non religieux, convient Jacques Cherblanc. On peut se dire que les catholiques peuvent s’en passer, qu’ils n’ont qu’à regarder la messe à la télé. Mais on ne parle pas de la même chose. La spiritualité, ça passe par l’expérience. Une spiritualité qui n’est pas ressentie, elle n’est plus signifiante, elle ne joue plus son rôle. »

Qu’est-ce qui nous permet de traverser cette pandémie ? « Il y en a qui ressentent que c’est de boire une coupe de vin, observe Jacques Cherblanc. Il y en a pour qui c’est d’aller jogger. Il y en a pour qui c’est de transgresser les règles pour aller voir leurs parents et leurs amis. Et il y en a pour qui c’est d’aller pratiquer leur spiritualité à l’église. »

> Lisez un résumé de l’étude Impact COVID-19 — Les conséquences de la pandémie sur la santé globale des populations universitaires

> Consultez le sondage de l’UQAC sur la spiritualité en temps de pandémie