Lors d’un récent passage aux Enfants de la télé, Patrick Masbourian a évoqué ses racines arméniennes et s’est interrogé à propos de la façon de les transmettre à ses enfants. À une époque où la question identitaire est devenue un enjeu dans plusieurs sociétés occidentales, nous avons eu envie de poursuivre cette conversation avec l’animateur de Tout un matin.

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

Les grands-parents maternels de Patrick Masbourian ont fui le génocide arménien de 1915 alors qu’ils étaient enfants. Son grand-père paternel, qui a épousé une Française dans son pays d’accueil, aussi. Ses parents, nés en France, ont grandi à Nice, plus précisément dans le quartier de la Madeleine, où la communauté arménienne s’est établie. C’est là qu’Odette Yatrisian et Victor Masbourian se sont rencontrés, et ont décidé très vite — ils avaient 20 ans — de gagner l’Amérique dans les années 50. Ils se sont d’abord installés à Montréal, sont retournés en France pour mieux revenir ensuite, et même faire un détour par Fort Lauderdale, en Floride, où ils ont vécu pendant quelques années. C’est d’ailleurs là qu’est né Patrick, le benjamin de trois enfants nés dans trois pays différents. Celui qui peut revendiquer trois citoyennetés n’aura cependant vécu sous le soleil floridien que pendant quatre mois. Au printemps de 1970, un poupon sous le bras, la famille est venue se réinstaller à Montréal, définitivement cette fois.

Grâce à grand-père

De l’Arménie, Patrick n’a pratiquement rien su dans ses jeunes années. Il n’en était jamais question à la maison. Haikazoun Yatrisian, son grand-père maternel, venu rejoindre sa fille au Québec après la mort de sa femme, a toutefois semé auprès de son petit-fils les germes d’une certaine curiosité.

« J’ai très peu de souvenirs de mon grand-père Masbourian, qui vivait toujours à Nice et qui venait nous visiter seul de temps à autre, encore moins de son épouse. Ma grand-mère Yatrisian est morte pendant la guerre dans des circonstances que je n’ai jamais vraiment pu éclaircir, les sources d’information étant plutôt limitées. Ma mère, fille unique, veillait sur son père, qui habitait seul dans un appartement à Montréal, et je l’accompagnais souvent. Quand j’ai atteint l’âge de la préadolescence, elle m’envoyait seul chez lui. C’est à ce moment qu’il a commencé à me parler de son histoire. »

PHOTO FOURNIE PAR PATRICK MASBOURIAN

Haikazoun (Jacques) Yatrisian et sa femme, Anaïs Markarian, dans les années 1930 à Nice.

On aurait dit qu’il attendait l’occasion d’être seul avec moi pour me raconter l’Arménie en jouant au backgammon, poursuit-il. C’est lui qui m’a appris l’histoire du génocide, ce dont mes parents ne m’avaient jamais parlé.

Patrick Masbourian

« Était-ce un sujet tabou ? Difficile à dire, continue-t-il. J’ai le sentiment que mon père avait un lien amour-haine avec ses racines arméniennes. Il n’avait pas appris la langue et son père ne la parlait pas à la maison. Ma mère, si. Mais elle n’a pas osé nous en apprendre les rudiments, je n’ai jamais su ni vraiment compris pourquoi. Tout ça pour dire que cette culture nous a sans doute été transmise par les valeurs, mais pas par la langue ou la musique ou les livres. Mes parents étaient Français avant d’être Arméniens. Or, la langue reste le fondement même d’une culture. »

S’affranchir d’une histoire douloureuse

Patrick Masbourian explique aussi ce silence par une volonté de s’affranchir d’abord d’une histoire douloureuse en commençant une nouvelle vie ailleurs. Il y avait ce désir, souvent partagé par les immigrants de première génération, de s’intégrer le plus rapidement possible dans la société d’accueil. L’histoire du grand-père Yatrisian, qui a perdu une partie de sa famille pendant le génocide et qui a vécu l’exode de son peuple dans le désert de Syrie, a cependant inspiré le candidat de la Course Europe-Asie, alors âgé de 20 ans, pour réaliser un reportage dans lequel il a transposé l’histoire de son aïeul.

PHOTO FOURNIE PAR PATRICK MASBOURIAN

Grand-père Yatrisian tient son petit-fils Patrick dans ses bras.

« Mon grand-père a eu le temps de voir le film avant de mourir. Il n’a pas dit grand-chose, mais je crois qu’il était fier. Ma mère me l’a fait comprendre. Elle aussi était très fière, même si elle n’a probablement pas pu jouer le rôle de transmission comme elle l’aurait souhaité. Il y avait, je crois, cette fierté de constater que l’histoire familiale arménienne faisait quand même son chemin et qu’elle n’allait pas tomber dans l’oubli. C’est à ce moment que j’en ai senti l’importance. Avant, je ne m’en étais jamais préoccupé, je n’entretenais aucun lien avec la communauté arménienne de Montréal non plus, même si j’allais au Collège de Bois-de-Boulogne, situé dans un quartier où vivent plusieurs descendants. »

L’Arménie, un sac à la main

Le morning man d’ICI Première a ensuite pu explorer davantage ses racines à la faveur de projets auxquels il a participé. En 2002, il a fait partie des Canadiens d’origine arménienne réunis par Hagop Goudsouzian pour Mon fils sera Arménien, un film produit par l’Office national du film du Canada. Dans ce long métrage documentaire où l’on suit les participants qui foulent la terre de leurs ancêtres, Patrick se promène avec un sac de plastique à la main, lequel contient une boîte mystérieuse…

PHOTO FOURNIE PAR PATRICK MASBOURIAN

Dans la boîte qu’a transportée Patrick Masbourian partout en Arménie en 2002, les cendres de son grand-père Yatrisian.

« J’avais apporté mon grand-père avec moi ! raconte-t-il. Comme il ne s’agissait pas de mon film, je ne voulais quand même pas que ça prenne trop d’importance. Je n’étais pas à l’aise de répandre ses cendres sans la présence de ma mère non plus. Mais je l’ai amené. Je n’en ai pas parlé et je l’ai traîné dans un sac de plastique sans que rien ne paraisse. »

Je tenais à ce que mon grand-père soit avec moi parce que s’il ne m’avait jamais raconté son histoire, peut-être ne me serait-elle pas parvenue, ou peut-être y aurais-je eu accès quand même, mais de façon différente. C’est en tout cas lui qui a semé tout ça en moi. Mon rêve était de retourner en Arménie avec ma mère, mais ça ne s’est malheureusement pas concrétisé.

Patrick Masbourian

Au moment où il fut invité par Radio-Canada à s’y rendre de nouveau pour souligner le 100e anniversaire du génocide en 2015, Odette Yatrisian, la mère de Patrick, n’était plus de ce monde.

> Voyez le film Mon fils sera Arménien sur la plateforme de l’ONF

L’importance du clan familial

Aujourd’hui, Patrick Masbourian est père de cinq enfants : Marius, 13 ans, Miro, 7 ans, Maël, 4 ans, Mitia, 2 ans, et Mani, bientôt 3 mois. L’une des valeurs qui lui ont été transmises est bien celle de l’importance des liens du sang et du clan familial.

PHOTO LOUSNAK (COLLECTION PERSONNELLE DE PATRICK MASBOURIAN)

Le Mémorial aux victimes du génocide arménien à Erevan

« La crainte de disparaître comme peuple est très grande chez les Arméniens, souligne-t-il. Je me souviendrai toute ma vie de la réaction de ma mère le jour où je lui ai annoncé que j’allais être père. Elle m’a d’abord demandé “Avec qui ?”, parce que je changeais de blonde souvent à l’époque [rires], mais elle était tellement heureuse. Je crois que ça tient de ça aussi. Jusqu’à la fin de ses jours, ma mère a cultivé cette valeur du clan. Pour elle, c’était non négociable. J’ai moins l’occasion de cultiver cette valeur aujourd’hui et ça reste une douleur parce que je sais que ma mère ne le tolérerait pas. Il y a plusieurs années, dans un concours de circonstances particulier, elle m’avait sommé de faire un effort pour la famille et ça m’avait saisi. Parce que c’était sans appel. Cela relevait de l’ordre du devoir, je l’ai bien compris. Et ce sens du devoir m’habite, tout comme le devoir de mémoire. »

Comment cela se traduira-t-il auprès de ses propres enfants ? Comment honorer ces racines arméniennes trois générations plus tard ?

La transmission est importante à mes yeux. Cette histoire a été déposée en moi par mon grand-père et est quand même porteuse de quelque chose. Je veux la raconter à mes enfants. Quand ? Comment ? Je ne sais pas encore.

Patrick Masbourian

« Remarque que c’est peut-être un peu compliqué pour rien dans ma tête. Ça pourrait peut-être se faire de manière très simple, dans le fond. Dans mon sous-sol, il y a une grosse boîte identifiée “Arménie” qui contient beaucoup d’ouvrages de référence. Cette boîte est prête pour les enfants. Dès qu’ils s’y intéresseront.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Patrick Masbourian

« Cela dit, peut-être que tout passe par mon histoire finalement, au lieu de celles des autres ou celle des livres. Pourquoi pas ? Partager avec eux ce que j’ai pu vivre à travers mes visites là-bas. Si jamais ça leur donne le goût du voyage et les ouvre sur le monde, tant mieux. Il faut partir à la rencontre d’autres gens, d’autres cultures. Je crois aux vertus du multiculturalisme, pas nécessairement dans le sens politique du terme, mais au sens social et culturel. Un enfant peut être façonné par plusieurs cultures. J’en suis un exemple. Ma culture est québécoise, française et arménienne, et j’ai grandi dans la Petite Italie. Tout ça façonne un individu. »

Une porte d’entrée

PHOTO TIRÉE DE LA COLLECTION PERSONNELLE DE PATRICK MASBOURIAN

Patrick Masbourian sur le toit d’un monastère arménien en 2002

Marius, l’aîné, commence d’ailleurs à poser quelques questions, d’autant que le conflit opposant l’Azerbaïdjan à la République autoproclamée du Haut-Karabakh, soutenue par l’Arménie, est au cœur de l’actualité.

« La porte d’entrée vers ses racines arméniennes sera peut-être plus politique pour lui, mais elle est intéressante, observe le père de Marius. J’ai sorti mes cartes. J’ai commencé à lui montrer où tout ça se passe. »

À chacun son territoire intérieur, à chacun son Arménie.