Le mot « COVID-19 » n’existait pas il y a un an, mais il est aujourd’hui sur toutes les lèvres et dans toutes les conversations. Et si nous changions de sujet, de temps en temps ?

Catherine Handfield Catherine Handfield
La Presse

Guillaume Gauthier est chef de groupe au service de géomatique chez Énergir. Pandémie oblige, tous les employés sous sa gouverne font du télétravail depuis mars.

Pour contribuer à leur bien-être, Guillaume Gauthier organise des « pauses virtuelles » entre collègues. Si bon leur chante, les employés peuvent rencontrer quatre ou cinq collègues à la fois, pendant 15 minutes, une fois par semaine. Le but : jaser de tout et de rien.

En fait, non. Pas exactement de tout.

« J’ai imposé deux règles : ne pas parler de travail et ne pas parler de la COVID-19 », explique Guillaume Gauthier, sourire en coin. Pourquoi ? Pour faire le vide et parler d’autre chose, dit-il.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Pour contribuer au bien-être de ses employés, Guillaume Gauthier organise des « pauses virtuelles » entre collègues.

L’objectif premier, c’est de recréer les discussions de corridors, celles qu’on avait il n’y a pas si longtemps, avant la pandémie.

Guillaume Gauthier, chef de groupe chez Énergir

Et de quoi ça parle, pendant ces pauses ? « De tous les sujets ! résume le gestionnaire. De déneigement, de la grossesse d’une collègue, de l’achat d’un triplex d’un autre collègue, de voiture électrique… On rit beaucoup, aussi. » La dessinatrice Marie-Mihel Charest participe à ces pauses virtuelles. « Ça fait du bien de voir que la vie continue », dit-elle.

PHOTO ALBERTO PIZZOLI, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Cristina Mattioli, patronne d’un bar à Rome, en Italie, a accroché une pancarte au-dessus du comptoir disant qu’il est interdit de parler du coronavirus.

La patronne d’un bar à Rome, en Italie, a eu une initiative semblable. Elle a accroché une pancarte au-dessus du comptoir qui a le mérite d’être claire : « interdiction de parler du coronavirus ». Le but n’est pas de nier l’existence de la situation, a dit Cristina Mattioli à l’AFP la semaine dernière, mais plutôt de redonner un peu de « sérénité » aux clients.

« Ça nous envahit »

Il est vrai qu’on parle beaucoup, beaucoup de la COVID-19 depuis le mois de mars, convient Christine Grou, présidente de l’Ordre des psychologues du Québec. Pourquoi ? « Parce que ça nous envahit totalement ! », résume-t-elle. La pandémie et les mesures qui l’accompagnent se sont immiscées dans pas mal toutes les sphères de nos vies, souligne-t-elle : au travail, à école, dans notre vie sociale… La crise occupe aussi une place prépondérante dans les médias, souligne-t-elle.

« Quand on est envahi par quelque chose, ça fait du bien d’en parler et il faut être capable d’avoir un espace pour le faire », convient Christine Grou, selon qui il est important de reconnaître et d’accepter la place que la COVID-19 occupe dans nos vies. Selon l’anthropologue en santé Gilles Bibeau, cette mise en récit proposée par les uns et les autres est loin d’être inutile. « En ce temps dominé par une anxiété à l’échelle collective, la prise de parole m’apparaît pouvoir ouvrir des espaces de solidarisation », dit-il.

Selon Christine Grou, toutefois, il faut savoir doser.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Christine Grou, présidente de l’Ordre des psychologues du Québec

Quand on en parle tout le temps, tout le temps, ce qui peut être un bienfait devient un méfait.

Christine Grou, présidente de l’Ordre des psychologues du Québec

Il est important, dit-elle, de se garder d’autres espaces, dans ses intérêts (lecture, jeux de table, sport, musique, etc.) comme dans ses conversations. Pourquoi ne pas discuter, par exemple, du voyage qu’on aimerait faire quand la vie normale reprendra son cours ? « On est capable de faire délibérément l’exercice de s’en soustraire », croit Christine Grou. Elle trouve d’ailleurs intéressantes l’initiative du gestionnaire d’Énergir et celle de la patronne de bar, en Italie. « Dans le fond, c’est comme si on écrivait à l’enseigne de la porte : “break time’’. »

Comment en parle-t-on, au Québec ?

Christian Robert souffre de ce qu’on pourrait appeler un trop-plein de COVID-19. « Je ne suis plus capable d’en entendre parler », résume le guide-recherchiste de Montréal. La pandémie a occupé beaucoup de place dans sa tête ces derniers temps. Non seulement la crise a-t-elle grandement nui au milieu touristique, mais elle l’a aussi séparé de son amoureux mexicain pendant de trop longs mois. L’idée de contracter la maladie le rend aussi anxieux.

C’est en allant enfin rejoindre son conjoint, au début de novembre, que Christian a réalisé dans quelle mesure on parle de la pandémie, au Québec. Dans la région où il se trouve, au sud de Cancún, ça se voit qu’il y a une pandémie (les gens portent le masque, on prend la température à l’entrée des commerces), mais le sujet n’est pas omniprésent, constate-t-il.

Je pense qu’au Québec, où on a les chiffres tous les jours, on est plus dans la performance, dans la perfection. Au Mexique, il y a quelque chose comme une culture d’acceptation, ils font ce qu’ils ont à faire sans vouloir tout contrôler.

Christian Robert, Québécois séjournant au Mexique

Le rapport à la mort est aussi bien différent au Québec qu’au Mexique, dit-il.

Christian demeure très prudent (il évite tout lieu achalandé et traîne masque et désinfectant en tout temps), mais parler d’autre chose lui fait un bien énorme.

Le Québécois Eric Mathieu constate lui aussi des différences culturelles entre le Québec et la France, où il vit depuis 20 ans. Dans son coin de Provence, les gens parlent aussi beaucoup de la pandémie (surtout depuis le deuxième confinement), mais pas de la même manière, dit-il. « Au Québec, les gens continuent à regarder le baromètre COVID tous les jours, à faire le décompte des cas, des morts », souligne le guide conférencier avec un certain étonnement. « Tandis qu’ici, les gens ont complètement zappé. »

Alors que ses proches au Québec parlent de ce qui s’est dit au point de presse et énumèrent ce qui est permis ou interdit, ses amis français parlent d’abord et avant tout de politique. « En France, on parle du gouvernement », résume Eric Mathieu, selon qui le discours « martial » de président Emmanuel Macron est très mal reçu dans sa région. « Et au Québec, vous parlez de vous. »